Limoges, 31 mai 1940: une histoire belge

Le 17 octobre 2026, un violent incendie ravage l’hôtel de ville de Limoges. Pour les Belges, ce bâtiment évoque aussi un épisode douloureux de leur histoire. Le 31 mai 1940, alors que le pays vient de subir l’invasion allemande et la capitulation de son armée, près de 150 députés et sénateurs belges s’y réunissent dans la salle des mariages. Bien que cet événement ait été récemment évoqué dans la presse belge, il nous a paru intéressant d’en rappeler les circonstances, particulièrement à l’intention de nos lecteurs étrangers, et de revenir, à l’aide de quelques documents d’archives et témoignages, sur ses conséquences politiques.

Le 10 mai 1940, l’Allemagne nazie envahit la Belgique, mettant brutalement fin à la politique de neutralité que le pays s’était efforcé de maintenir. L’armée belge, commandée par le roi Léopold III, résiste pendant dix-huit jours aux côtés des forces françaises et britanniques.

Mais la situation militaire devient rapidement désespérée. Le 25 mai, au château de Wijnendale, une ultime rencontre entre le souverain et ses principaux ministres révèle un profond désaccord quant à la suite à donner au conflit. Le roi entend rester auprès de ses troupes et de la population afin de partager leur sort. Le gouvernement, dirigé par Hubert Pierlot, estime au contraire que la Belgique doit poursuivre la guerre aux côtés de ses alliés, même depuis l’étranger.

Le 28 mai, Léopold III décide la capitulation de l’armée belge, sans l’accord de ses ministres. Il choisit de rester en Belgique, alors que son gouvernement refuse de considérer cette capitulation comme la fin de la participation belge au conflit et se réfugie en France.

La décision royale provoque une vive réaction dans ce pays. Le président du Conseil, Paul Reynaud, accuse publiquement Léopold III d’avoir abandonné les Alliés, contribuant ainsi à alimenter un sentiment anti-belge, qui se manifeste notamment à l’encontre des nombreux réfugiés présents sur les routes françaises[1]. Mais comme l’indique l’historien Alain Colignon, les propos de Reynaud peuvent également être interprétés comme une façon de désigner un bouc émissaire pour faire « avaler » à l’opinion française la défaite qui se profile[2].

Après le discours de Paul Reynaud prononcé dans la matinée du 28 mai, c’est au tour d’Hubert Pierlot de faire une brève déclaration en début de soirée. Dans cette intervention radiodiffusée, le Premier ministre accuse notamment Léopold III d’avoir engagé des négociations avec l’ennemi. Cette affirmation, historiquement inexacte au moment où elle est prononcée[3], suscite de vives controverses. Pierlot la défendra dans ses Pages d’histoire, publiées en 1947[4], estimant qu’il devait marquer clairement la rupture entre le gouvernement et le souverain et éviter que la capitulation royale ne soit imputée à la nation toute entière.

DISCOURS DE HUBERT PIERLOT DU 28 MAI 1940

Belges,

Passant outre à l’avis formel du gouvernement, le Roi vient d’ouvrir des négociations et de traiter avec l’ennemi. La Belgique sera frappée de stupeur, mais la faute d’un homme ne peut être imputée à la Nation entière. Notre armée n’a pas mérité le sort qui lui est fait. L’acte que nous déplorons est sans valeur légale et n’engage pas le pays. Aux termes de la Constitution que le Roi a juré d’observer, tous les pouvoirs émanent de la Nation ; ils sont exercés de la manière prévue par la Constitution. Aucun acte du Roi ne peut avoir d’effet s’il n’est contresigné par un ministre. Ce principe est absolu. Il est une règle fondamentale de nos institutions. Le Roi, rompant le lien qui l’unissait à son peuple, s’est placé sous le pouvoir de l’envahisseur. Dès lors, il n’est plus en situation de gouverner, car de toute évidence la fonction de chef d’Etat ne peut être exercée sous contrôle étranger. Les officiers et fonctionnaires sont déliés du devoir d’obéissance auquel les obligeait leur serment de fidélité.

D’autre part la Constitution belge organise la continuité du pouvoir. Ses dispositions visent notamment le cas présent, où le Roi se trouve dans l’impossibilité de régner. Dans ce cas, il y a lieu à la réunion des Chambres. Dans l’intervalle, les pouvoirs constitutionnels du Roi sont exercés, au nom du peuple belge, par les ministres réunis en Conseil et sous leur responsabilité. C’est à ce principe qu’entend se rapporter le Gouvernement actuel, le seul régulièrement constitué et investi de la confiance des Chambres qui ont approuvé sa volonté de défendre jusqu’au bout et en communauté avec les Alliés, l’indépendance de la Belgique, et l’intégrité du territoire contre la plus odieuse agression. Le Gouvernement ne faillira pas à ce devoir. Réuni à Paris, d’accord avec les présidents des Assemblées législatives et avec les ministres d’Etat qui ont pu être consultés, le Gouvernement, sûr d’être l’interprète de la volonté nationale, est résolu à continuer la lutte pour la délivrance du pays. Avec la courageuse jeunesse qui avait répondu à l’appel du Gouvernement, réunie aux éléments militaires belges qui se trouvent en France et en Grande-Bretagne, une nouvelle armée va être levée et organisée. Elle entrera en ligne à côté de celle des Alliés. Les Belges non appelables au service de l’armée, seront, selon leurs aptitudes, affectés à des travaux de mobilisation civile ou à la fabrication de matériel de guerre. Ainsi toutes les forces dont nous disposons seront mises au service d’une cause qui est devenue la nôtre depuis l’agression allemande. Dès aujourd’hui, les mesures nécessaires seront prises en vue d’une exécution aussi rapide que possible de ces résolutions. Il importe d’affirmer immédiatement et d’une manière tangible la solidarité qui continue à nous unir aux puissances qui nous ont apporté leur appui conformément à leurs engagements.

Belges, nous vivons la plus douloureuse épreuve de notre histoire. L’heure est venue de nous souvenir des leçons de vaillance et d’honneur données par ceux qui combattirent de 1914 à 1918. Quoi qu’il arrive, nous resterons dignes d’eux.

(Revue Toudi, tiré du Livre Blanc, 1936-1946, pp. 119-120)


De nombreux parlementaires se sont repliés à Limoges. C’est là qu’ils répondent à la convocation du Premier ministre. Les hôtels de la ville ont été réquisitionnés pour l’occasion, d’autant que des membres de la presse belge sont aussi présents.

(Le Populaire du Centre du 30 mai 1940 repris dans
« Et si Nexon m’était conté »)

La séance solennelle se tient le 31 mai 1940. Le quorum n’est pas atteint et cette réunion ne peut donc constituer une séance régulière des Chambres. Mais l’enjeu est avant tout politique. Aux dires des participants, les débats sont houleux.

Le gouvernement Pierlot est contesté, par quelques socialistes et libéraux de gauche, pour ses positions neutralistes entérinées fidèlement, de 1936 à 1940, par plusieurs de ses membres (Paul-Henri Spaak en tête)[5]. Trois parlementaires socialistes, Arthur Gailly, Louis Piérard et Max Buset, trouvent la résolution proposée trop modérée. À l’inverse, un député catholique indépendant, René de Dorlodot, déclare qu’il refuse de s’associer à ‘une odieuse et ridicule comédie’ où tout est joué d’avance et où le Roi est condamné sans avoir pu se défendre[6]. Il quitte la salle avec fracas.

(Le Populaire du Centre du 3 juin 1940 repris dans « Et si Nexon m’était conté »)

Finalement, les parlementaires qui prennent part au vote approuvent à l’unanimité les résolutions proposées par le gouvernement. Ils condamnent la capitulation dont le Roi, selon eux, porte la responsabilité devant l’histoire et entérinent son impossibilité juridique et morale de régner.

Mais l’unanimité affichée à Limoges ne résiste pas longtemps aux événements des semaines suivantes, principalement, à l’effondrement français. Le 17 juin, Pétain annonce qu’il faut cesser les combats. L’armistice franco-allemand est signé le 22 juin à Rothondes.

Alain Colignon indique que du 19 au 26 juin, le gouvernement essaye via différents relais diplomatiques officiels et officieux de renouer avec le Souverain afin de lui remettre sa démission[7]. Le Roi ne donne pas suite et les autorités allemandes interdisent le retour des ministres.  Hubert Pierlot reconnaîtra que certaines initiatives avaient bien été prises dans l’entourage gouvernemental, mais contestera avoir personnellement demandé à remettre sa démission.

Quant aux parlementaires de Limoges, nombre d’entre eux regagnent la Belgique. Le 15 septembre, 74 signent un mémorandum d’excuses transmis au Roi. Gaston Eyskens (1905-1988), futur Premier ministre, fait partie de ces personnalités et son témoignage[8] peut rétrospectivement nous fournir quelques informations :

Sur la réunion de Limoges (pp. 103-105), Eyskens décrit son scepticisme initial devant les accusations formulées à l’encontre du Roi. Mais, il se rallie néanmoins à la déclaration en raison des craintes exprimées par certains responsables, dont Spaak, de voir le souverain constituer un gouvernement en Belgique occupée.

Sur le retour en Belgique (pp. 105-108), Eyskens décrit une atmosphère différente de celle qu’il avait connue à Limoges. Les critiques envers les ministres réfugiés en France sont particulièrement vives tandis que Léopold III bénéficie, selon lui, d’une grande popularité. Il ajoute qu’à la mi-septembre, il a eu un entretien avec le cardinal Van Roey. Celui-ci condamne sévèrement la réunion de Limoges, tout en affirmant son opposition à la collaboration avec l’occupant.

Sur les excuses au Roi (p.107), Eyskens précise que Pierre Nothomb est à l’origine de l’initiative de la lettre considérant le caractère offensant de la résolution de Limoges. Eyskens indique s’être rallié à cette démarche.

Mais, au-delà de ce témoignage individuel, comment peut-on expliquer le revirement d’un si grand nombre de parlementaires en quelques mois seulement ? Faut-il y voir une révision sincère de leur jugement, à la lumière d’informations nouvelles ou le résultat d’un climat politique profondément transformé par la défaite française et l’occupation ? La popularité retrouvée du Roi, l’influence de certaines personnalités – nous pensons notamment à Mgr Van Roey – et, peut-être, des considérations moins avouables – opportunisme, calcul politique ou souci de préserver des intérêts personnels – ont-elles pesé sur leur décision ?

Dans tous les cas, quelque chose s’est brisé au cours de ces journées dramatiques de mai 1940. La réunion de Limoges donne à cette rupture une dimension publique et politique. La défaite française, le retour de nombreux parlementaires en Belgique et les regrets exprimés quelques mois plus tard par certains d’entre eux montrèrent combien les certitudes du 31 mai étaient fragiles.

Mais les divergences d’appréciation sur la conduite de Léopold III étaient loin d’être dissipées. Elles resurgiront après la Libération et diviseront profondément le pays lors de la Question royale.

Ainsi, le 31 mai 1940, dans la salle des mariages de l’hôtel de ville de Limoges, ne s’était pas seulement joué un épisode de la débâcle militaire. Une crise politique aux conséquences durables venait de prendre forme.


[1] En mai 1940, l’invasion allemande provoque un exode massif : près de deux millions de Belges cherchent refuge en France.

[2] Alain Colignon, Limoges, mai ’40 : la colère impuissante d’un parlement dans la débâcle, Belgium WWII,  CegeSoma/Archives de l’État.

[3] Lire à ce sujet, Jean Stengers, Hubert Pierlot, le 28 mai 1940, in Revue belge de philologie et d’histoire, t. 82, 2004, pp. 483-486 https://doi.org/10.3406/rbph.2004.4838.

[4] Du 5 au 19 juillet 1947, Hubert Pierlot publie dans Le Soir (source : KBR/BelgicaPress) une série d’articles intitulée « Pages d’histoire ». L’article publié le 19 juillet 1947 est consacré au 28 mai 1940.

[5] Alain Colignon, Op.cit.

[6], Ibid.

[7] Alain Colignon, Pierlot Hubert, Belgium XXII, CegeSoma/Archives de l’État.

[8] Gaston Eyskens, De memoires, édition établie par Jozef Smits, Tielt, Lannoo, 1993.

Réponse

  1. Avatar de Marie Ferran

    Très intéressant. Je lis en ce moment Julian JACKSON, La chute. France 1940 (Seuil), l’historien anglais qui a inspiré les deux films sur De Gaulle. Les Belges y sont représentés comme le bouc émissaire des Français comme des Anglais. Ce fameux problème de neutralité.

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