Berlandina, un patronyme qui fleure bon les rivages de la Méditerranée plutôt que ceux du plat pays. Une grande musicalité se dégage de ce nom, dont les consonnes et les voyelles se répondent avec bonheur. Il apporta une touche d’exotisme à ses condisciples du Collège Cardinal Mercier, qui le surnommait parfois « Berland ». Le surnom dut plaire à l’intéressé puisqu’il l’utilisa, à certains moments, comme nom de plume.

Eugène Berlandina était sans doute l’un des élèves les plus doués de la première promotion de l’établissement, celle qui termina ses études en 1930. Malgré sa discrétion[1], il fut très vite remarqué par ses professeurs. En 1926, alors qu’il était en cinquième, ils le choisirent pour prononcer au nom de ses 98 condisciples, un petit discours à l’adresse de Mgr Van Roey[2]. Le nouvel archevêque était venu bénir la première pierre du deuxième bâtiment de l’établissement.
Eugène Jean Adolphe Berlandina naquit le 31 décembre 1909 à Molenbeek. Il est le fils d’Hillel Berlandina (1871-1914) représentant de commerce, et d’Élisabeth Sodermans (1877-1942). Selon les souvenirs familiaux, le divorce antérieur d’Hillel aurait fait obstacle à un mariage à l’Église catholique[3]. Né à Nice, ayant vécu quelques années à Paris, Hillel arriva en Belgique au début du XXe siècle. Ce n’était sans doute pas la destination finale puisqu’il semble qu’il voulait rejoindre le Congo. Les circonstances de la vie en décidèrent autrement. Il mourut assez jeune, le 30 juin 1914, dans un hôpital molenbeekois.
Attardons-nous un instant sur la famille paternelle d’Eugène. Pour retracer l’histoire, nous avons bénéficié de l’aide précieuse de sa petite-nièce, Marie Ferran-Wabbes[4], que nous tenons à remercier chaleureusement. Hillel était juif, mais non pratiquant. Ses enfants furent élevés dans la religion de leur mère, le catholicisme. Eugène eut pour parrain un ami de son père, Eugène Seyde, qui devint un peu plus tard son tuteur.
L’histoire des Berlandina se déploya sur plusieurs pays. Hillel était le fils d’Abraham, né à Gênes en 1823, et issu d’une famille italo-anglaise. Après avoir vécu à Londres, Abraham s’installa à Nice en 1851. Il y reprit l’épicerie de denrées coloniales et de vins étrangers fondée par un parent en 1825. La maison[5] connut alors une forte expansion au point qu’on dû agrandir le magasin en 1863.

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Le nom de Berlandina apparaît même sous la plume du célèbre écrivain et humoriste français, Alphonse Allais[6] :
« … quai des Phocéens, à côté du New-Garden Bar, il y a un grand marchand de liquides et de produits de toutes sortes, lequel se nomme Berlandina. Le Cptain Cap[7] me donna une excellente idée, c’était d’aller proposer à cet industriel de lui composer une chanson-réclame dont le refrain serait : Berlandina, Berlandinette ! (bis). M. Berlandina demanda à réfléchir. Sur notre assurance que cette chanson lui serait fournie à titre gracieux, il accepta immédiatement… »
Eugène passa son enfance dans les communes de Molenbeek et de Schaerbeek. La famille vivait très modestement. Après le décès d’Hillel, son épouse se remaria avec un certain François Simillon, ancien combattant de la Grande Guerre. Les relations entre les enfants Berlandina et leur beau-père semblent avoir été difficiles.
Eugène et sa sœur Henriette fréquentèrent l’église Saint-Servais de Schaerbeek. C’est peut-être dans cet environnement paroissial que se décida l’avenir scolaire du jeune Bruxellois. Le curé de cette paroisse n’était autre qu’un certain Frédéric Glibert (1883-1956), futur doyen de la paroisse Saint-Étienne de Braine-l’Alleud et ardent défenseur de la création d’un collège dans la ville natale du cardinal Mercier. Hormis cet épisode brabançon de 1919 à 1930, tout son ministère se déroula à Schaerbeek[8]. Il est tentant de penser qu’il joua un rôle dans l’inscription d’Eugène au collège dont il avait été l’un des inspirateurs[9]. Cela reste toutefois une hypothèse.

Eugène Berlandina entra au Collège en septembre 1925 comme interne. Il possédait encore, à cette époque, la nationalité française[10]. Par son parcours scolaire et ses multiples engagements, il marqua les vingt premières années de l’établissement. Il acheva ses humanités gréco-latines en 1930, après avoir remporté de nombreux prix, particulièrement dans les matières littéraires.
Au Collège Cardinal Mercier, le scoutisme occupait une place essentielle dans l’éducation des élèves. Il prolongeait une pédagogie fondée sur la confiance et la responsabilité: la vie en patrouille, les camps et les activités de plein air invitaient chacun à prendre des initiatives, à développer son autonomie et à se mettre au service des autres. Dans cet établissement catholique, cet apprentissage de la vie collective s’accompagnait naturellement d’une formation spirituelle.
Pour les plus agés, le scoutisme pouvait se poursuivre au sein d’un clan de routiers. L’engagement d’Eugène Berlandina auprès du clan des frères Colllard, créé en 1928 et animé par l’abbé Charles Lannoye, s’inscrivait pleinement dans cette continuité pédagogique qui prolongeait les cours dispensés. Avec ses camarades du clan, il participa en mars 1930 au camp organisé en Suisse.

Dès 1928, il tint une chronique régulière dans la Revue du Cardinal Mercier. Il y racontait avec talent les différents événements de « son » collège, mais y publiait également des poèmes dont il était très friand. Il lui arrivait de signer sous ses deux noms dans un même numéro : ainsi celui de février 1930 où Berland signa « mon film » tandis que Berlandina donna « deux sonnets ». Il publia aussi sous le pseudonyme de Berland, un recueil intitulé D’un jardin clos aux Éditions universitaires. D’une facture classique, ses poèmes traduisent une âme sensible attentive aux choses fragiles et aux mouvements intérieurs.

En juillet 1930, il participa à la création de l’Association des Anciens du Collège Cardinal Mercier. Il y exerça différentes responsabilités et en fut le président de 1934 à décembre 1947, témoignant une nouvelle fois de son profond attachement à l’établissement. À côté de quelques autres, il trouva dans la revue de l’Association, Notre famille, un espace où déployer ses talents d’écriture. Dans le premier numéro, paru en mars 1931, il écrivit à propos de ses camarades fondateurs :
« Leur solidarité légendaire (les protestations sont sans fondements) les incite à se grouper sous le nom d’Anciens élèves du C.C.M. (le siècle est aux initiales). Un comité provisoire est élu (les Belges n’avaient plus connu cela depuis 1830) auquel sont confiées les destinées, très hautes, évidemment, des vingt-quatre nouveaux « Anciens ».
Au début de l’année 1937, il rejoignit l’hebdomadaire Bloc lancé quelques mois plus tôt[11]. Jusqu’en avril, il y tint une chronique régulière intitulée Les soliloques nomades qu’il signait Berland. Il s’agissait de billets d’humeur et d’humour qui abordaient des sujets assez éloignés de la politique. Dans l’un de ceux-ci (n° 10 du 7 janvier 1937), intitulé « Folklore et objectivité », il écrivait: C’est une faiblesse sentimentale, je veux bien, de traiter d’un sujet si loin des préoccupations de l’heure, mais on m’autorise à badiner, à dire où et comment on peut suivre sa petite cure de désintoxication.

À l’instar de quelques-uns de ses camarades, Eugène Berlandina aurait pu poursuive son brillant parcours à l’université. Il n’en fut rien, peut-être faute de moyens financiers. Appelé à un service militaire de quatorze mois, il fut incorporé au contingent de 1930. D’abord affecté au 1er régiment cycliste, il passa ensuite au 1er régiment des grenadiers. Il avait le grade de sergent à la fin de son service, en octobre 1931. Son livret militaire fait état de plusieurs congés de convalescence pour maladie contractée par le fait de service.
De retour à la vie civile, il ne tarda pas à se marier. Le 9 juillet 1932, il épousa à Etterbeek, Reine Lits (1907-1957). Elle appartenait à une famille aisée : son père Théobald et son oncle Émile étaient des agents de change reconnus sur la place de Bruxelles. Trois de ses frères, Joseph, Paul et Albert, fréquentaient le Collège au même moment qu’Eugène. Les liens de la famille Lits avec l’établissement étaient très étroits. Marcelle, fille d’Émile avait épousé Paul Verbruggen, frère de René, le fondateur du Collège. On ne s’étonnera donc pas de retrouver les Lits et leur associé Knein, parmi les souscripteurs à la construction de l’établissement et les soutiens de sa revue.

L’union d’Eugène et de Reine fut de très courte durée, mais leur divorce officiel ne fut prononcé qu’en juillet 1951, soit près de vingt ans plus tard. Eugène épousa ensuite la sœur de Reine, Renée Lits (1910-1998). Ils s’établirent à Rixensart et n’eurent pas d’enfants.
Son parcours professionnel demeure moins bien documenté que ses années de collège. Le service militaire et les déboires matrimoniaux ont-ils contribué à modifier ses plans ? Les actes de l’état civil le présentent parfois comme « agent commercial ». Selon des souvenirs familiaux, il aurait travaillé pour les Papeteries de Genval dont le fondateur n’était autre que la père de Charles Lannoye (1903 – 1987), et pour la société L’Oréal. Cette dernière hypothèse est crédible puisque nous disposons d’un acrostiche imaginé par Eugène en l’honneur de cette marque.

Son « cher » collège continua d’occuper une grande place dans sa vie. Nous avons vu son engagement pour l’Association des Anciens ou encore la Revue du Collège. À la fin du mois de mai 1940, il est de ceux qui aidèrent l’ancien directeur René Verbruggen et plusieurs bénévoles à remettre en état les locaux, dévastés notamment par le passage des soldats allemands. On se doute que l’année scolaire 1940-1941 fut très particulière. L’annuaire de l’établissement[12] s’en fit l’écho en mentionnant que :
« les internes support{ai}ent avec une relative aisance le poids de cette année scolaire, grâce aux efforts conjugués de M. l’Économe {abbé Jean Lobert} et de M. Berlandina, dont l’initiative merveilleuse lui vaudra une nouvelle fois, d’être inscrit en tête lors du Mérite du Collège. »
Pendant la guerre, Eugène exerça les fonctions de précepteur auprès des fils de l’industriel et champion de tennis, Jean Washer[13]. La famille connaissait déjà le Collège : l’aîné, Édouard (1921-2015) y avait commencé sa scolarité durant l’année 1928-1929. Il est probable qu’Eugène l’ait connu dans le cadre des études non surveillées qui constituaient lors l’une des particularités pédagogiques de l’établissement.
Selon le témoignage familial, Eugène « se cachait » chez les Washer par crainte d’être arrêté en raison de son ascendance juive. Était-il réellement en danger ? Le fait d’avoir été élevé dans le catholicisme n’était pas une protection en soi, car les autorités nazies assignaient aux personnes une identité fondée sur leur filiation, indépendamment de la foi qu’elles pratiquaient.
L’ordonnance allemande du 28 octobre 1940, applicable à la Belgique et au nord de la France occupés, considérait comme juives les personnes ayant au moins trois grands-parents ainsi désignés. Pour celles qui n’en avaient que deux, comme Eugène et Henriette, elle retenait aussi l’appartenance au culte juif ou le mariage avec une personne considérée comme juive[14]. En principe, les enfants Berlandina échappaient donc à cette catégorie.
Mais on peut parfaitement comprendre ses craintes et l’angoisse dans laquelle il devait vivre. Dans une lettre[15], Henriette Paquay rapporte qu’un patron avait traité Eugène de « juif ». Eugène lui aurait raconté s’être alors tourné vers un crucifix en disant : viens vieux, on s’en va. Henriette interprétait ce geste comme une manière d’interpeler le chrétien qui venait de l’offenser.
Les années passées au sein de la famille Washer lui donnèrent le goût du tennis qui devint une passion durable. Membre du Parival Tennis Club, créé à Rixensart en 1951[16], il participa notamment à l’organisation du Tournoi de l’Espérance, lancé par Le Soir. Renée, son épouse partageait cette passion et remporta plusieurs compétitions.
Eugène Berlandina mourut le 13 juin 1996 à Rixensart où il repose.
Au terme de ce portrait, Eugène Berlandina conserve sa part de mystère, y compris pour sa propre famille, avec laquelle ses contacts furent peu nombreux. Les documents éclairent surtout son attachement au Collège Cardinal Mercier : élève, chroniqueur, puis président des Anciens, il y occupa longtemps une place active. Ils nous font aussi découvrir un homme sensible à la poésie, doué pour l’écriture et capable d’humour. D’autres aspects de son existence demeurent dans l’ombre. Ce portrait laisse donc des questions ouvertes, mais restitue quelques traces d’une vie qui ne mérite pas d’être oubliée.

[1] Dans ses souvenirs consacrés aux rhétoriciens de l’année 1930, publiés dans « Notre famille », n°4, décembre 1931, p. 50, l’abbé René Delplanche décrit Eugène comme un élève au front perpétuellement labouré par les soucis.
[2] La Libre Belgique, 13 juillet 1926. Mgr Van Roey avait succédé au Cardinal Mercier décédé le 23 janvier 1926.
[3] Hillel avait épousé à Paris Henriette Gahéry, dont il divorça en juin 1903. Une fille, Marcelle, était née de cette union.
[4] Marie Ferran-Wabbes est la petite-fille de Henriette, dite Hetty Berlandina, (1911-1996) sœur d’Eugène. Elle a reconstitué la généalogie de la famille sur Geneanet. Elle a pu compter sur les souvenirs de sa mère Marie-Louise et ceux d’Henriette et de Jean-François Paquay, ses tante et oncle.
[5] « Fournisseur breveté de la Maison se S.M. le roi d’Italie, de S.M.I. l’Impératrice douairière de toutes les Russies, de S.M. le roi de Wurtemberg, de S.M. le roi de Bavière ».
[6] Alphonse Allais, Œuvres Anthumes deux et deux font cinq, Paris, Paul Ollendorff éditeur, 1895.
[7] À travers ce personnage truculent, Alphonse Allais emploie son humour absurde et satirique pour tourner en dérision la bureaucratie, la politique et l’esprit sérieux de la Belle Époque
[8] Après son ordination, Frédéric Gilbert fut successivement professeur à l’Institut Sainte-Marie (1907-1912), sous-pasteur à la paroisse de Saint-Servais (1912-1916) ensuite à la paroisse Saint-Elisabeth (1916-1919), toujours à Schaerbeek. Après son ministère à Braine-l’Alleud (1919-1930), il revint à Saint-Servais où il exerça de 1930 à 1940.
[9] La même hypothèse pourrait être envisagée pour Albert Debaty. Voir son portrait sur EMPREINTES.
[10] En marge de son acte de naissance, il a été ajouté : « agréation d’option de la qualité de Belge par jugement transcrit à Schaerbeek, le treize décembre 1927 ».
[11] Dans le prolongement du séisme électoral du 24 mai 1936 (marquée par la victoire du parti rexiste), l’Union catholique belge se réorganisa pour devenir le « Bloc ». C’est dans cette optique que le député Charles du Bus de Warnaffe lança en octobre 1936 un hebdomadaire éponyme avec le soutien discret du baron Snoy et d’Oppuers. Tiré sur les presses du XXe siècle à 9 000 exemplaires, l’hebdomadaire comptait plusieurs anciens du Collège Cardinal Mercier parmi ses collaborateurs. Confronté à des difficultés financières, il cessa de paraître en octobre 1937.
[12] Annuaire du Collège Cardinal Mercier, 1940-1941, p. 22.
[13] Jean Washer (1894-1972) figure du tennis belge, mena également une activité dans l’industrie textile familiale. Son mariage avec Simone van der Straeten, petite-fille d’Ernest Solvay, l’apparentait à cette prestigieuse famille. Ils eurent quatre fils dont le plus connu, Philippe (1924-2015) fut, lui aussi une figure majeure du tennis belge.
[14] Thierry Delplancq, Des paroles et des actes ; L’administration bruxelloise et le registre des Juifs, 1940-1941, Cahier d’histoire du temps présent, n°12, 2003, p. 145.
[15] Lettre non datée d’Henriette Paquay à Marie Ferran-Wabbes.
[16] Le nom Parival réunit PApeteries, RIt et GenVAL. RIT (Recherches et Industries Thérapeutiques) créée par Jean Lannoye, fils d’Auguste, après la Seconde Guerre mondiale. Elle fut d’abord installée dans les caves des Papeteries de Genval et se spécialisa dans la production d’antibiotiques. Elle fut rachetée en 1958 par des Américains et deviendra un peu plus tard, SmithKline Beecham Biologicals.
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