En 1978, j’avais rendez-vous avec l’Iran. Et, l’Histoire aussi. Nos projets n’étaient manifestement pas les mêmes.
J’habitais alors Paris, à deux pas de la Cité universitaire. L’Ecole Supérieure de Commerce de Paris m’avait recruté pour aller enseigner dans un établissement de Téhéran. Mon contrat devait être signé sur place. J’avais longuement parcouru ce pays magnifique l’année précédente et m’en étais senti proche. Aussi, lorsqu’on me demanda de préparer mes bagages, je ne fis pas prier.
Puis vint le mois de septembre. On m’invita à patienter : les facultés iraniennes restaient fermées, emportées dans le bouillonnement révolutionnaire. Depuis février, en effet, les cérémonies de deuil se succédaient en mémoire des manifestants tués à Qom le mois précédent, après la publication d’un article insultant l’ayatollah Khomeiny. Selon la tradition chiite, on commémorait les morts le quarantième jour. De nouvelles manifestations entraînaient de nouvelles victimes, puis de nouvelles commémorations. Le deuil nourrissait la révolte, et la répression entretenait le deuil.
Le 8 septembre survint le « vendredi noir ». À Téhéran, l’armée ouvrit le feu sur la foule des manifestants, faisant plusieurs dizaines de morts. Quelques semaines plus tard, je reçu le message que je redoutais sans plus guère en douter : le contrat ne serait pas signé. Je pouvais défaire mes bagages.
Pour me consoler, je m’attribuai avec toute l’exagération nécessaire, le titre de « première victime étrangère de l’ayatollah Khomeiny » ! Victime professionnelle, s’entend. J’étais loin d’imaginer que l’opportunité me serait bientôt donnée de présenter ma réclamation en personne.
Un jour, le téléphone sonna. Au bout du fil, un ami iranien rencontré lors de mon voyage de l’année précédente. Je le connaissais sous le nom d’Agha Mohandess. C’était un homme charmant, comme tant de ses compatriotes dont j’avais apprécié l’hospitalité. Il m’annonça sa prochaine venue en France. Il souhaitait rendre visite à Khomeiny, désormais installé à Neauphle-le-Château[1], et me demanda de l’y conduire. J’appris à cette occasion qu’il était le fils d’un haut dignitaire religieux.
Me voici donc promu chauffeur occasionnel d’un visiteur du célèbre ayatollah. À défaut d’enseigner en Iran, je pouvais encore rendre service à un Iranien. Le jour convenu, je me présentai dans un grand hôtel parisien et demandai à la réception « Monsieur Mohandess ». On consulta le registre, on vérifia, on recommença. Le personnel mit beaucoup de bonne volonté, mais aucun client ne répondait à ce nom.
J’étais désemparé et je n’avais aucun moyen de le joindre. Le téléphone portable, qui aurait réglé l’affaire en quelques secondes, attendait encore son heure de gloire. J’allais renoncer lorsque mon ami apparut, manifestement contrarié par mon retard. Je lui expliquai mes recherches infructueuses. Son visage se détendit, puis il éclata de rire.
« Agha Mohandess » signifiait tout simplement « Monsieur l’ingénieur ». En Iran, tout le monde l’appelait ainsi. Depuis des mois, je prenais un titre pour un patronyme !
Durant le trajet, nous eûmes tout le loisir de converser. Je lui racontai mes déboires professionnels ; il m’expliqua la ferveur révolutionnaire qui soulevait son pays. Son optimisme était entier. Comme mes amis iraniens de la Cité universitaire, il estimait que seul un religieux pouvait fédérer l’opposition au chah. Une fois la victoire acquise, les religieux rentreraient sagement dans leurs madresses[2] et laisseraient à d’autres le soin de gouverner. À l’entendre, il ne tenait pourtant pas le clergé en très haute estime. Il lui confiait la révolution, mais ne semblait pas envisager de lui abandonner le pays.
Neauphle-le-Château, à une trentaine de kilomètres à l’ouest de Paris, me parut un bourg sans éclat particulier. Je n’y aperçus pas de château ; Marguerite Duras y habitait toutefois, ce qui constituait une autre sorte de titre de noblesse. Malgré le temps plus vieux, une cinquantaine d’Iraniens battaient la semelle, attendant l’heure de la prière qu’ils partageaient avec l’imam dans le petit verger situé en face de la demeure. Deux gendarmes français montaient la garde. Tanquillement. La révolution iranienne avait trouvé son adresse dans un village des Yvelines.

Ahmad, le fils de Khomeiny vint nous accueillir avec beaucoup d’égards. Ces attentions me firent mieux mesurer l’importance du père de mon compagnon. Monsieur l’ingénieur n’était décidemment pas n’importe qui. Après un quart d’heure d’attente, l’ayatollah Khomeiny apparut. Je retrouvai la silhouette familière des images télévisées. Mon ami se précipita pour lui baiser la main, dans un signe d’allégeance. Ce colosse fondit même en larmes, ce qui me fit sourire me rappelant les propos tenus durant le trajet.
Je fus frappé par l’aura qui se dégageait de cet homme si frêle. Son regard sévère, ses sourcils broussailleux, ses yeux fixes, toute son attitude exprimait une détermination qui me fascinait quelque peu. Je comprenais mieux l’ascendant qu’il pouvait exercer sur les foules.
Son fils se tenait debout derrière lui. À un moment, l’ayatollah tourna son regard vers moi et demanda à l’ingénieur qui j’étais. La réponse sembla lui convenir. Mon compagnon eut la délicatesse de ne pas préciser que j’étais le professeur dont la révolution avait supprimé le poste ! Je gardai naturellement le silence. Face à cet homme qui s’apprêtait à bouleverser le destin de son pays, mon contrat d’enseignement était de bien peu d’importance. Je n’y avais jamais pensé, à dire vrai. J’étais venu simplement en chauffeur ; je repartais en témoin d’une Histoire qui me captivait.
[1] Après avoir été expulsé d’Irak à la demande du Shah, l’ayatollah Khomeiny arriva en France le 6 octobre 1978 avec un simple visa de touriste. Il retourna en Iran le 1° février 1979.
[2] École coranique.
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