À l’occasion de mes recherches consacrées à Fereydoun Farzine (rubrique Portraits), il m’a été donné de consulter un dossier relatif aux Étudiants persans en Belgique, 1926[1]. Il se compose de six pages de correspondance diplomatique traitant d’un épisode peu connu des relations entre la Belgique et la Perse : l’envoi dans notre pays d’une quinzaine de jeunes gens afin de recevoir une formation pratique dans le domaine des Ponts et Chaussées. Cette mission est révélatrice de la politique de modernisation qui accompagne les débuts du règne de Reza Shah, après la disparition de la dynastie qadjare.
Rappel historique
Si les relations entre la Belgique et la Perse étaient déjà anciennes[2], une nouvelle phase s’ouvrit à la fin du XIXe siècle avec les premières tentatives d’implantation industrielle belge dans le pays. En décembre 1886, l’ingénieur français Fabius Boital obtint du Shah une concession pour construire une petite ligne de chemin de fer d’environ 9 km entre Téhéran et le sanctuaire de Shah Abd al-Azim à Rey. Faute de capitaux, il dû revendre la concession à une société belge, créée à Bruxelles en mai 1887, la « Société Anonyme des Chemins de fer et Tramways en Perse ». Son conseil d’administration était présidé par l’industriel Édouard Otlet[3]. La ligne fut inaugurée en 1888.
Forts de cette première expérience encourageante, plusieurs industriels belges vont tenter de s’implanter sur ce marché considéré comme « prometteur », notamment par le biais des concessions octroyées par les souverains persans. Pas moins de quatre autres sociétés sont constituées avant la fin du siècle[4]. Elles eurent toutes leur siège en Belgique.
Cet intérêt des hommes d’affaires eut un prolongement diplomatique. Ainsi, le 19 septembre 1889 fut signé l’arrêté royal désignant Maurice de Ramaix « Consul général chargé d’une mission en Perse avec des lettres de créance de ministre résident ». La première légation belge en Perse fut ouverte huit mois plus tard, mais le titulaire du poste avait changé puisqu’il échut au baron Maximilien d’Erp (1847-1936) qui passa cinq ans dans le pays. Personnage étonnant que ce baron, qui inaugura, à sa façon, ce que l’on appelle de nos jours, la « diplomatie économique ».
Tout d’abord, avant son départ, d’Erp voulut rendre visite aux sociétés belges intéressées par le marché persan. Il n’hésita pas à mobiliser les autorités provinciales avant d’effectuer ces tournées commerciales. Le résultat semble avoir été maigre. Une fois sur place, il se dépensa sans compter en faveur de nos intérêts nationaux. Convaincu des possibilités offertes par ce pays, il n’hésita pas à favoriser la création de sociétés nationales, en souscrivant par personne interposée dans le capital de deux d’entre elles[5] et à intervenir auprès des notables persans pour qu’ils investissent également, en leur promettant des mandats d’administrateurs. Une telle implication frôlait toutefois les limites de ce que les Affaires étrangères pouvaient accepter de l’un de ses représentants[6].
En dépit du dynamisme manifesté par le baron d’Erp et la volonté de ses successeurs de sauver les intérêts belges, les tentatives de nos industriels de s’implanter sur le marché persan furent un échec. La rivalité entre les Britanniques et Russes qui considéraient la Perse, aux structures semi-féodales, comme leur pré carré explique en grande partie ce fiasco. Mais d’autres raisons doivent aussi être mentionnées : la fragilité de certaines entreprises, des erreurs de gestion et surtout le manque d’un appui politique comparable à celui dont bénéficièrent d’autres entreprises belges à l’étranger[7].
Au tournant du siècle, une autre forme de coopération, plus durable, insuffla un nouvel élan aux relations entre la Belgique et la Perse : l’envoi de fonctionnaires belges chargés de réorganiser les douanes, les finances et certains services fiscaux. Ce sera de l’« assistance technique » avant l’heure.
Les finances de l’État qadjare étaient dans une situation très précaire à la fin du XIXe siècle. Les dépenses de la Cour et de l’administration, le mode de perception des recettes fiscales favorisant les abus et irrégularités ainsi que le recours croissant aux emprunts étrangers pesaient lourdement sur le Trésor public. Les prêteurs exigeaient dorénavant de solides garanties, notamment sur les recettes douanières, avant de débourser de nouveaux financements.
C’est dans ce contexte que le gouvernement persan décida de faire appel à des experts étrangers et le choix se porta sur la Belgique. Ce n’était pas fortuit : la Russie et la Grande-Bretagne, puissances rivales en Perse, préféraient que les réformes administratives soient confiées à des fonctionnaires d’une petite puissance qui ne menaçait pas leurs intérêts. En outre, la Belgique disposait de nombreux atouts en matière d’administration publique.
À partir de 1897-1898, la légation de Belgique à Téhéran, alors dirigée par le baron Eugène Beyens (1855-1934), négocia donc avec le gouvernement persan les conditions d’engagement de fonctionnaires belges. Les trois premiers arrivèrent à Téhéran le 15 mars 1898. À leur tête se trouvait Joseph Naus, sous-directeur de l’administration belge des Douanes et Accises, accompagné de Jérôme Priem et d’Auguste Theunis. Les résultats furent spectaculaires, puisqu’à la fin de 1899, les recettes douanières avaient déjà augmenté de 35 % ce qui convainquit le gouvernement persan d’intensifier et d’élargir l’expérience.
D’autres fonctionnaires belges furent ainsi recrutés et leurs activités s’étendirent à d’autres services de l’État : les postes, la trésorerie et même les travaux publics. Ces fonctionnaires étaient engagés par le gouvernement persan, rémunérés par lui et exerçaient parfois des responsabilités considérables dans l’administration. Certains atteignirent des positions de tout premier plan. Ainsi, Joseph Naus devint un moment le ministre des Douanes et des Postes. La concentration de pouvoirs aux mains d’étrangers suscita des critiques croissantes dans le cadre de la révolution constitutionnelle. Naus et son adjoint Priem durent quitter le pays en 1907[8], mais la mission belge se poursuivit encore plusieurs années. Une résolution exigeant le départ de tous les Belges, soumise à une des premières séances des majles (le parlement iranien créé dans le cadre de la révolution constitutionnelle), fut rejetée par soixante-quinze des quatre-vingts députés votants. « Ne soyons pas complètement fous ! » s’exclama le vice-président des madjlis (sic)[9].

En 1913, ils seront encore soixante-trois fonctionnaires en activité en Perse. La Première Guerre mondiale réduisit considérablement leur nombre et leur influence. Celle-ci déclina progressivement. En 1934, la direction des douanes, administrée jusque-là par des Belges, passa définitivement aux mains de fonctionnaires persans[10]. Quelques experts belges demeurèrent néanmoins en Iran jusqu’en 1938.
L’archive
Les documents conservés aux Archives du ministère des Affaires étrangères sont datés de 1926, un tournant dans l’histoire de la Perse. La dynastie qadjare vient de disparaître et Reza Shah, devenu Reza Shah Pahlavi, est dorénavant aux commandes. Le nouveau souverain entend renforcer l’autorité de l’État et accélérer la modernisation du pays. Pour mener cette transformation, la Perse a besoin d’hommes formés aux techniques modernes et la Belgique fait partie de la liste des pays susceptibles de les aider, grâce à la qualité de son enseignement, mais également par l’expérience fournie par ses fonctionnaires.
On apprend par ces archives que le ministre persan des Travaux publics a décidé d’envoyer une « quinzaine de jeunes gens » sous la conduite de M. Chagagui, directeur de département ministériel et du prince Khosro Mirza, ingénieur, afin de se spécialiser dans les Ponts et Chaussées. Notre diplomate en poste à Téhéran, Maurice Cuvelier[11], explique que les légations étrangères avaient « fortement intrigué » pour obtenir ces étudiants : France, Allemagne et Italie sont explicitement citées. Il ajoute que le ministre persan des Travaux publics était « constamment harcelé » à ce sujet. La destination de ces étudiants est donc une illustration d’une petite bataille d’influence diplomatique, dont notre pays sortit gagnant. Le choix de la Belgique s’inscrivait en tout cas dans une longue tradition de coopération administrative et technique entre les deux États, à laquelle s’ajoutait manifestement l’action de Maurice Cuvelier.
Trois ans plus tard, à Téhéran, Maurice Cuvelier retrouvait Mohamed Ali Farzine, alors ministre des Affaires étrangères, à la table des négociations. Le 23 mai 1929, les deux hommes signèrent un nouveau traité d’amitié entre la Belgique et la Perse. Le représentant persan n’était autre que le père de Fereydoun Farzine !

Pour en savoir plus :
- Trois des frères Molitor, Lambert, Auguste et Camille ont fait partie de ces fonctionnaires ayant travaillé en Perse. Outre le livre cité dans le texte, un site bien documenté a été créé par les descendants de Lambert Molitor https://lambertmolitor.wixsite.com
- Un autre descendant de fonctionnaire belge a écrit sur le sujet. Il s’agit de Raoul Delcorde, diplomate et politologue, auteur de nombreux livres sur la diplomatie. Il est l’auteur de l’article Les relations diplomatiques entre la Perse et la Belgique : les Premiers ministres-résidents belges accrédités à la cour des Quadjars, in Studia diplomatica, volume 55, 2002, pp. 145-149.
- Un autre article fort intéressant : Michel Dumoulin, Les premières années de la présence belge en Perse (1887-1895), in Revue belge d’histoire contemporaine, 1977, volume 8, n° 1-2, pp. 1-52.
- Et enfin, le livre référence : Annette Destrée, Les fonctionnaires belges au service de la Perse, 1898-1915, Acta Iranica 13, Bibliothèque Pahlavi, Téhéran-Liège, diffusion E.J. Brill, 1976, 375 p.
[1] Archives du ministère des Affaires étrangères de Belgique, dossier 10.642.
[2] Un traité d’amitié et de commerce avait été signé le 14 juillet 1841. Il ne fut pas ratifié, car un des articles posait problème. Un nouveau traité fut dès lors signé le 31 juillet 1857.
[3] Edouard Otlet 1842-1907, homme politique et entrepreneur. Il fut le fondateur d’un grand nombre de sociétés du rail, ce qui lui valut le surnom de « roi des tramways ». Il créa notamment plusieurs entreprises de tramways en Russie et noua de solides contacts dans le pays. D’ailleurs, parmi les actionnaires des « Chemins de fer et Tramways en Perse », on retrouve plusieurs hommes d’affaires russes.
[4] Cie Générale pour le Chauffage et l’Eclairage en Perse S.A. (1891) ; Verreries Nationales en Perse S.A. (1893) ; S.A. pour la Fabrication du Sucre en Perse (1894) ; Société Commerciale et Industrielle Belgo-persane (1895).
[5] La souscription était ouverte à la légation.
[6] Dans une lettre datée du 3 mars 1893 adressée par Léon Capelle (à l’époque directeur de la Division du Commerce et des Consulats aux Affaires étrangères) à d’Erp, nous notons : {…} votre intervention dans cette entreprise présente un caractère anormal, j’ajouterais même qu’elle pourrait difficilement être autorisée si vous aviez à exercer votre mandat officiel dans tout autre pays que la Perse. Mais étant donné les conditions spéciales dont il y a lieu de tenir compte en ce qui concerne lequel vous vous trouvez, je crois pouvoir vous laisser une certaine latitude dans le choix des moyens à employer pour réussir. Source : Affaires étrangères de Belgique, dossier personnel 402 I, Merode à d’Erp, minute n° d’ordre 11, cité dans l’article de p. 43.
[7] Il semble que le roi Léopold II ne se soit intéressé qu’un court moment à la Perse. Les entreprises belges qui s’y risquaient appartenaient à des groupes financiers (Balser-Brugmann, Otlet) avec lesquels le roi traversait une période de tension. Elles ne bénéficièrent donc pas du même appui politique et diplomatique que les sociétés engagées dans les projets congolais ou chinois, qui eux étaient en phase avec les desseins royaux.
[8] D’origine limbourgeoise, Joseph Naus (1849-1920) fut contraint de démissionner le 13 mai 1907 dans le contexte de fortes tensions nationalistes et xénophobes qui accompagnaient la révolution constitutionnelle d’août 1906. On lui reprochait notamment d’avoir conclu, en sa qualité de ministre des Douanes, une convention jugée trop favorable à la Russie et contraire aux intérêts persans. Les Britanniques semblent avoir contribué à nourrir cette hostilité. Quelques mois plus tôt, Naus avait encore aggravé son impopularité en participant à un bal costumé déguisé en mollah (religieux), geste perçu comme une offense à une partie de la population persane.
[9] Lambert Molitor, De la Perse à l’Iran – l’aventure des Molitor, Bordeaux, éditions Elytis, 2018, p. 251.
[10] Le 13 mai 1934, Mohamad Sajjãdi devint le premier administrateur persan des douanes après trente-six années de direction belge.
[11] Né en 1880 à Gand, Maurice Cuvelier entra dans la carrière en mars 1901 comme vice-consul à Séoul. Il fut nommé à Téhéran le 30 mai 1925 en qualité d’envoyé extraordinaire et de ministre plénipotentiaire. Il quitta ce poste en 1932 pour Sofia. Il termina sa carrière comme ambassadeur au Brésil de 1940 à 1945. C’est d’ailleurs à Rio de Janeiro qu’il mourut en 1946.
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