La société des rêveurs involontaires

Né en 1960 à Huambo, en Angola, José Eduardo Agualusa a étudié l’agronomie et la sylviculture à Lisbonne avant de se consacrer à l’écriture et au journalisme. Poète, nouvelliste et romancier, il revient souvent dans ses écrits sur l’histoire de son pays et sur la manière dont les êtres se souviennent – ou réinventent leur passé.

Dans un de ses premiers écrits, publié en 1996, La saison des fous, la poésie[1] se révèle une nécessité face à la dépossession et la perte de repères : on nous enlevait notre passé et nous regardions autour de nous, incapables de comprendre le monde. Alors, nous avons commencé à écrire de la poésie. La poésie était à cette époque, pour un étudiant angolais, un destin incontournable[2].

Dans Le marchand de passé (2004), un bouquiniste albinos fabrique des généalogies flatteuses pour des Angolais fortunés en quête d’une nouvelle mémoire. Chez Agualusa, le passé n’est jamais tout à fait figé et peut être recomposé, car les conflits de mémoire peuvent entraîner des conflits d’identité[3].

Publié en français en 2019, La société des rêveurs involontaires donne aux rêves une place tout aussi troublante. Le personnage principal du livre, Daniel Benchimol, est un journaliste écarté de la rédaction de Jornal de Angola, quotidien très proche du régime, pour des motifs politiques. Il remarque que les personnes interrogées dans ses rêves se montrent souvent plus authentiques, et surtout plus lucides[4] qu’à l’état de veille.

Parmi les personnages qu’il rencontre figure Hossi, un ancien combattant de la guerre civile[5], devenu propriétaire d’un hôtel situé au bord de la mer. Ses rêves sont encore hantés par la dureté des combats, ce qui lui fait dire : je suis mort deux fois, mais je ne veux vous parler que de la deuxième fois[6]. Dans une lettre à Benchimol, il écrit que le pacifisme, mon frère, c’est comme les sirènes : hors de la mer de l’imagination, il ne respire pas, il a du mal avec la réalité. Encore moins avec la nôtre, cette réalité est si cruelle. L’Angola n’est pas pour les tendres[7].

Le livre évoque également la fille de Benchimol, surnommée Karinguiri[8]. Arrêtée pour rébellion en compagnie de sept autres camarades, elle écrit à son père de prison où elle a entamé une grève de la faim. Sa lettre débute par l’évocation d’une blessure d’enfance, la séparation de ses parents. Mais, peu à peu, elle exprime une autre fracture, celle qui sépare les milieux privilégiés de la majorité des Angolais. C’est dans cette prise de conscience qu’elle situe son choix de lutter.

EXTRAIT (pp. 206-208)

Quand maman et toi vous êtes séparés, vous m’avez coupée en deux. J’ai grandi partagée entre elle et toi. En souffrant à chacune de vos disputes. En cachant à l’un l’amour que je ressentais pour l’autre.

J’ai grandi aussi partagée entre deux mondes différents. Pire, j’ai grandi étrangère à mon propre pays. D’abord, j’ai cru qu’Angola était le nom qu’on donnait aux condominiums où vivaient maman, mes oncles, mes grands-parents et tous leurs amis. Je pensais qu’Angola était ce grand réseau de condominiums séparés les uns des autres par des terrains vagues – l’Afrique. Je croyais aussi que nos domestiques vivaient dans des condominiums. Un jour, j’ai demandé à Teresa (ma nounou), si dans le condominium où elle habite, la piscine est plus grande que la nôtre. Teresa m’a répondu que là où elle habite, on appelle piscines les flaques d’eau, et chacun à la sienne. J’étais trop jeune pour comprendre l’ironie.

Plus tard, j’ai cru que l’Angola était constituée {sic} en grande partie d’artistes bohèmes qui se réunissaient le samedi les uns chez les autres, pour boire des bières, fumer de la liamba[9] et discuter de projets qui ne se réaliseront jamais. Presque tous affichaient du mépris pour l’argent et se moquaient des condominiums luxueux où vivaient ma mère et sa famille. Aujourd’hui je sais qu’ils méprisent l’argent parce qu’ils en ont suffisamment pour ne pas y penser. Les pauvres ne méprisent pas l’argent.

Je n’ai connu l’Angola des pauvres – je ne vais pas dire la vraie {sic} Angola, mais l’Angola qui représente l’écrasante majorité des Angolais – que depuis quelques années. Pour aussi étrange que cela puisse paraître, je me suis reconnue en elle. Si je me trouve aujourd’hui dans cette prison, c’est que j’ai décidé d’être angolaise. Je me bats pour ma citoyenneté.

La peur détruit les gens. Elle corrompt plus que l’argent. J’ai vu cela arriver dans le condominium Angola de maman. J’ai vu cela arriver dans ta république des Artistes. Je le vois aussi dans l’Angola où vivent presque tous les Angolais.

La peur n’est pas un choix. Il est impossible d’éviter d’avoir peur. Mais on peut choisir de ne pas y céder. Mes compagnons et moi, nous avons choisi de lutter contre la peur.

{…} Comment pouvez-vous avoir peur d’un régime qui tremble quand sept jeunes sans aucun pouvoir élèvent la voix ? Pense à cela, papa.


[1] La poésie a été le mode d’expression le plus usité à l’époque coloniale. Elle était sans doute le prolongement d’une culture africaine reposant sur l’oralité de sa formulation.

[2] José Eduardo Agualusa, La saison des fous, trad. française, Paris, Éditions Métailié, 2003, pp .58-59.

[3] Interview de J.E. Agualusa dans Latitudes, n°26, avril 2026.

[4] José Eduardo Agualusa, La société des rêveurs involontaires, trad. française, Paris, Éditions Métailié, 2019, p. 25

[5] La guerre civile angolaise particulièrement destructrice a duré 27 ans, soit de 1975 à 2022.

[6] José Eduardo Agualusa, La société des rêveurs involontaires, op.cit., p. 42.

[7] Op.cit., p. 168.

[8] Karinguiri est le nom d’un petit oiseau de Benguela.

[9] Liamba : nom donné au cannabis en Angola.

Réponses

  1. Avatar de exuberant484907efd4

    magnifique histoire (encore une Daniel !) sur ce pays qui t’es si cher et surtout sur les ambiguités ou injustices politiques / economiques……

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    1. Avatar de danielribant

      Merci cher Fouad pour ton appréciation
      Cela me fit grand plaisir

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