Il fut l’un des tout premiers élèves étrangers du Collège Cardinal Mercier[1]. Inscrit pour l’année scolaire 1926-1927, on peut imaginer que l’adaptation de Fereydoun Farzine[2] ne fut pas aisée. Mais, à force de travail et de persévérance, il réussit à s’intégrer et à mener de solides études. Après quatorze ans passés en Europe, dont dix dans notre pays, il rentra en Iran pour y mener une brillante carrière.

Photo apparaissant sur sa demande de pièce d’identité (Source : Police des étrangers dossier 1.664.197).
Le jeune Fereydoun fut sans doute l’une des attractions de la rentrée 1926 et pas seulement pour le cours de géographie. Imaginez un élève persan à Braine-l’Alleud ! Son prénom devait paraître bien compliqué à prononcer, si bien que maîtres et condisciples l’affublèrent bientôt de Freddy[3], plus conforme aux usages locaux.
Son identité était pourtant riche d’enseignements. Fereydoun est un prénom issu de la mythologie persane. Il apparaît dans le Livre des Rois (Shâhnâmeh), la grande épopée composée autour de l’an mil par le poète Ferdowsi. Fereydoun y incarne notamment la justice et la victoire contre la tyrannie. Quant à Farzine, le nom évoque en persan le Vizir, le conseiller ou le sage – le farzine désignant également, dans l’ancien jeu d’échecs persan, la pièce placée auprès du roi et ancêtre de notre dame.
L’adoption de noms de famille fixes et héréditaires se généralisa en Iran sous Reza Shah à partir de 1923[4]. Le patronyme Farzin fut ainsi adopté par différentes familles sans qu’il existe nécessairement de liens de parenté entre elles. Fereydoun était cependant né bien avant cette réforme, le 12 janvier 1911. Le choix d’un prénom emprunté au Shâhnâmeh est intéressant : il témoigne à tout le moins de la permanence, dans certaines familles lettrées, d’une culture puisant ses références dans le passé préislamique de l’Iran.
Son dossier à la Police des étrangers[5] nous apprend que son père s’appelait Mohamad Ali Farzin, et sa mère Maryam Farzine. Nous ne pouvons déterminer s’il s’agit de son propre nom de famille ou simplement le patronyme de son mari que l’administration lui a attribué. L’identification du père ne paraît en revanche guère faire de doute. Le Mohamad Ali Farzine mentionné dans le dossier correspond au diplomate et homme politique iranien[6] dont la carrière est retracée dans l’encadré ci-après.
Mohamad Ali Farzine, un homme au service de l’État iranien.
Né en 1878, Mirza Mohamad Ali Khan Farzine était le fils de Mirza Masih Esfahani. Il appartient à cette génération d’hommes d’État qui connut les dernières décennies de la dynastie qadjare et participa à la construction de l’Iran moderne sous Reza Shah.
Formé au Dar-ol-Fonoul, établissement supérieur fondé à Téhéran en 1851 pour introduire en Perse les sciences et les techniques occidentales, il y côtoya Mohamad Ali Foroughi, futur Premier ministre et l’une des grandes figures intellectuelles et politiques iraniennes de la première moitié du XXe siècle. Les deux hommes conservèrent des liens d’amitié au cours de leur carrière. Différentes sources soulignent que son amitié avec Foroughi contribua à son entrée dans la fonction publique.
Farzine entra dans l’administration des Finances avant d’être élu député de Hamadan au Majles (1913), le Parlement persan. Il occupa ensuite différentes fonctions gouvernementales, notamment aux Finances. Sous Reza Shah, il exerça les fonctions de ministre des Affaires étrangères. Son rôle doit cependant être replacé dans le contexte politique de l’époque : une part importante de la politique extérieure iranienne était alors directement conduite par le puissant ministre de la Cour, Abdolhossein Teymourtash.
Mohamad Farzine appartenait également aux milieux intellectuels qui participèrent au renouveau pour le patrimoine et l’histoire de l’Iran. Il fut notamment associé à la fondation de la Société pour la sauvegarde du patrimoine national, Andjoman-é-assar-é-melli, fondée en 1922. Celle-ci se donna pour mission de préserver le patrimoine historique iranien et joua par la suite un rôle essentiel dans l’édification du mausolée de Ferdowsi et l’organisation des célébrations de son millénaire.
Les relations avec l’Allemagne occupèrent une place importante dans sa carrière. Nous savons qu’il était en poste à Berlin en 1926. Il y retourna en 1930 comme ministre plénipotentiaire d’Iran (c’est-à-dire ambassadeur). Sa mission ne se limitait pas aux relations diplomatiques traditionnelles. L’Allemagne accueillait alors des étudiants et des opposants politiques iraniens, dont certaines publications étaient très critiques envers Reza Shah. Farzine suivait attentivement leurs activités et transmit notamment à Téhéran un article publié en Allemagne, provoquant une tension entre les gouvernements iranien et allemand.
Cette mission est particulièrement intéressante dans le cadre de notre histoire : elle montre combien l’Allemagne occupait déjà une place importante dans l’univers professionnel et politique de Mohamad Farzine, plusieurs années avant que son fils Fereydoun ne poursuive lui-même sa formation dentaire à Berlin. Les relations que son père avait nouées à Berlin facilitèrent-elles ce choix et son introduction dans les milieux universitaires allemands ? L’hypothèse est séduisante, mais aucun document ne permet de l’établir.
De retour en Iran, il occupa d’importantes responsabilités économiques au sein de la Banque Melli qui était à l’époque la Banque Nationale d’Iran. Après avoir exercé différentes responsabilités dans l’institution, il en prit la présidence en novembre 1939. Il demeura à sa tête jusqu’en 1941.
Après l’abdication de Reza Shah en 1941 et l’avènement de son fils Mohammad Reza Pahlavi, Farzine fut appelé à exercer les fonctions de ministre de la Cour impériale. Il mourut peu après.
Un témoignage apporte un éclairage supplémentaire. Dans ses mémoires, Fariborz Farzaneh[7] (1916-2008), lui-même fils de diplomate iranien, évoque Mohamad Ali Farzine, ambassadeur, qui avait plusieurs fils, parmi lesquels Djamchid, qui fréquenta l’École militaire de Saint-Cyr en France, et Manoutcher. En revanche, Fereydoun n’y est pas explicitement mentionné. On remarquera cependant que les trois frères portaient des prénoms puisés dans le Shânâmeh : Djamchid, Fereydoun et Manoutcher appartiennent tous trois aux cycles des anciens souverains mythiques de l’Iran[8]. Ce choix répété constitue un beau témoignage de l’attachement familial aux références de la culture persane.
Il est clair que la décision d’envoyer Fereydoun en Europe relevait d’une initiative familiale, et non du programme d’envoi d’étudiants boursiers que la Perse allait développer[9]. Son dossier auprès de la Police des étrangers précise que sa pension au Collège Cardinal Mercier était payée par ses parents et qu’il en fut de même pour la suite de ses études en Belgique[10]. Un document de la Sûreté publique nous apprend par ailleurs qu’avant son arrivée à Braine-l’Alleud, il avait pour dernier domicile à l’étranger le 33 Tiergartenstraße à Berlin, adresse qui fut celle de la légation de Perse[11]. Cette indication laisse penser que son séjour berlinois était lié aux fonctions diplomatiques de son père.
La présence d’un jeune Persan en Belgique était moins exceptionnelle qu’on pourrait le croire. Le français et la culture qu’il véhiculait jouissaient d’un grand prestige auprès d’une partie des élites persanes, tandis que les relations entre la Perse et la Belgique étaient déjà anciennes. Dès la fin du XIXe siècle, le gouvernement persan avait fait appel à des fonctionnaires belges pour participer à la réorganisation de plusieurs secteurs de son administration, les Douanes notamment..
Les raisons précises qui conduisirent Mohamed Ali Farzine à choisir la Belgique, et plus particulièrement le Collège Cardinal Mercier, pour l’éducation de son fils restent toutefois inconnues. On pourrait imaginer que des relations étroites entre fonctionnaires des deux pays, surtout après la Première Guerre mondiale, aient conduit à des « recommandations » scolaires, d’autant plus que Mohamad Ali Farzine occupait de hautes fonctions dans l’administration.
Fereydoun passa cinq ans au Collège Cardinal Mercier, de la 8ème préparatoire à la 2ème latin-maths. Son application fut régulièrement saluée par ses professeurs, mais les lacunes constatées en latin et en mathématiques eurent finalement raison de sa scolarité à Braine-l’Alleud. Il n’acheva pas ses études secondaires. Après son départ, il semble pourtant avoir gardé certains contacts, comme l’atteste sa nomination en qualité de conseiller au sein de l’Association des Anciens Élèves du Collège Cardinal Mercier (AAECCM) en 1934[12]. Il était naturellement interne et adepte du scoutisme qui se développait alors dans l’établissement. Sous le totem d’hirondelle persique[13], il y occupa des postes de responsabilités.
Il quitta le Collège durant l’année scolaire 1930-1931. Une notice du bureau central de la ville de Gand indique qu’il s’installa le 15 octobre 1931 au 5 Albertkaai en provenance de Braine-l’Alleud, Mont-Saint-Jean. Il y séjourna un an, vraisemblablement pour y compléter ses études secondaires. L’établissement qu’il fréquenta n’a cependant pas pu être identifié. Pourquoi Gand ? Une recommandation du Collège, une relation familiale ou diplomatique, ou simplement le choix d’un établissement susceptible de lui permettre d’achever ses études secondaires ? En l’absence de document, la raison de ce séjour demeure inconnue.
De retour à Bruxelles en septembre 1932, il s’inscrivit à l’École dentaire belge. L’institution portait à ses débuts le nom de son fondateur, l’École Docteur Rosenthal, une figure majeure de la dentisterie en Belgique. L’établissement prenant de l’ampleur, il fallut l’installer dans des locaux plus vastes. Le nouveau bâtiment fut construit en 1913 dans le style Art nouveau par l’architecte Jean-Baptiste Dewin (1873-1948), au 166 chaussée d’Etterbeek. Cet architecte est notamment connu pour la construction d’édifices à vocation médicale particulièrement en vogue à l’époque.

Le programme des cours s’étendait sur cinq ans. La formation pouvait être raccourcie à quatre ans, mais, dans ce cas, le diplôme ne permettait pas de pratiquer en Belgique. Le « grade scientifique » ainsi octroyé pouvait en revanche être utilisé par les étudiants étrangers dans leur pays d’origine. Pour l’Iran, qui manquait encore de dentistes formés selon les méthodes modernes, une formation européenne présentait un intérêt évident.
À Bruxelles, Fereydoun était domicilié dans une pension de famille située à proximité de l’École, rue de Toulouse. Les logeurs appréciaient les étudiants persans, réputés sérieux et issus de milieux aisés. Il faut dire qu’ils étaient particulièrement encadrés par la légation de Perse à Bruxelles – l’ambassade de l’époque. Les boursiers[14] du gouvernement faisaient l’objet d’un encadrement particulièrement par le superviseur des étudiants. Fereydoun, dont les études étaient financées par son père, ne relevait toutefois pas de ce programme de bourses.
À la même époque, l’École dentaire était fréquentée par une autre étudiante persane, Badri Teymourtash[15] (1908-1995), sœur d’Abdolhossein Teymourtash (1883-1933)[16], l’un des hommes politiques les plus puissants du régime. Ministre de la cour et principal conseiller de Reza Shah, il exerçait une influence considérable sur les affaires du royaume, notamment dans la conduite de sa politique extérieure. Son pouvoir était tel que la presse européenne le présentait comme la main droite du Shah et rapportait qu’en Perse il était surnommé Mussolini[17]. Il joua notamment un rôle de premier plan dans les difficiles négociations avec l’Anglo-Persian Oil Company.
Mais sa puissance finit par inquiéter le souverain. Tombé brutalement en disgrâce à la fin 1932, il fut arrêté, emprisonné, et sa famille exilée. Il mourut en détention en octobre 1933. Officiellement, attribuée à une défaillance cardiaque, sa mort demeure entourée de circonstances troubles, plusieurs sources considérant qu’il fut assassiné en prison. C’est donc à Bruxelles que Badri apprit donc la mort de son frère.
La consultation des dossiers de la Police des étrangers nous apporte des informations particulièrement intéressantes. Une certaine Touran Chokati[18] poursuivait elle aussi ses études à Bruxelles. Venue de Paris, elle fréquenta de 1934 à 1938 l’école des demoiselles De Decker[19], rue du Bailli. À Ixelles, elle résidait au 32 rue Renier Châlon, où logeait également sa tante, Badri Teymourtash. En 1935, Mehdi, le frère de Touran, vint lui rendre visite depuis Paris, où il était étudiant. Un rapport de police précise par ailleurs que les parents de la jeune fille lui envo{yai}ent mensuellement une somme de 3 000 francs par l’intermédiaire de la Westminster Bank à Bruxelles. Quelques années plus tard, Touran Chokati épousa Fereydoun Farzine.

Au terme de l’année universitaire 1935-1936, il quitta Bruxelles pour Berlin. Il revint en Belgique en décembre 1936, en simple touriste, sous le motif « agrément ». Il s’agissait sans doute d’une courte visite pour prendre son diplôme. En Allemagne, il travailla à l’Université de Berlin comme chef adjoint du service de prothèse dentaire et de laboratoire. Les relations que son père avait nouées à Berlin facilitèrent-elles ce choix et son introduction dans les milieux universitaires allemands ? Rien ne permet de l’affirmer, mais la question mérite d’être posée.
Cette période allemande prit fin dans les premiers mois de la guerre. Lorsque le conflit éclata en septembre 1939, Fereydoun se trouvait encore à Berlin. Nous ignorons à quelle date exacte[20] et dans quelles circonstances il quitta l’Allemagne. Il est tentant de rapprocher son départ du retour vers l’Iran de nombreux étudiants et diplômés en Europe, mouvement que la guerre allait accélérer[21]. Certaines sources font état d’un rappel organisé par les autorités iraniennes, mais celui-ci intervint plus tard et ne permet pas d’établir que Fereydoun en bénéficia.
En tout cas, son retour en Iran à l’automne 1940 ne passa pas inaperçu. Le journal Ettela’at, dans son édition du 15 octobre l’annonçait en présentant Fereydoun Farzin comme un spécialiste des maladies de la bouche et des dents, diplômé en Belgique et ancien adjoint du service dentaire de Berlin. Après quatorze ans passés en Europe, soit presque la moitié de sa vie, il rentrait dans un pays qu’on appelait dorénavant l’Iran[22]. Le pays avait énormément changé depuis son départ, à la fin de l’époque qadjare.
De la Perse des Qadjars à l’Iran de Reza Shah
À la naissance de Fereydoun Farzin, la Perse est encore gouvernée par la dynastie qadjare, au pouvoir depuis la fin du XVIIIe siècle. Mais la monarchie est considérablement affaiblie. Depuis plusieurs décennies, la Russie et la Grande-Bretagne se disputent leur influence sur un pays dont la position géographique est stratégique.
À cette dépendance politique s’ajoute une dépendance financière croissante. À la fin du XIXe siècle, les souverains qadjars, confrontés à des finances publiques désastreuses et à des dépenses que les revenus de l’État ne permettent plus de couvrir, recourent de plus en plus aux emprunts étrangers. En 1892, un premier emprunt important est contacté auprès de l’Imperial Bank of Persia, contrôlées par des intérêts britanniques. D’autres suivent, notamment auprès de la Russie. Pour garantir leur remboursement, la Perse doit engager une partie de ses recettes, notamment celles provenant des douanes. La dépendance financière devient ainsi un instrument de l’influence exercée par les deux grandes puissances rivales.
C’est dans ce contexte qu’intervient la Belgique. Soucieux de moderniser leurs douanes tout en évitant d’en confier l’administration à des ressortissants russes ou britanniques, les Persans font appel à des fonctionnaires belges. La Belgique, puissance européenne sans ambitions territoriales en Perse, apparaît comme un compromis acceptable.
En 1898, les premiers fonctionnaires belges arrivent à Téhéran. Sous la direction de Joseph Naus, ils entreprennent une profonde réorganisation des douanes qui permirent d’augmenter sensiblement les revenus. L’expérience est étendue et, au fil des années, des Belges sont également appelés à intervenir dans d’autres secteurs, les postes et le cadastre notamment.
La révolution constitutionnelle de 1906 constitue une première rupture majeure. Le souverain doit accepter une Constitution et la création d’un Parlement, le Majles. La Perse devient ainsi une monarchie constitutionnelle, même si les nouvelles institutions restent fragiles et si les puissances étrangères continuent d’exercer une influence considérable.
La Première Guerre mondiale accentue encore la situation. Bien qu’officiellement neutre, la Perse devient un terrain d’affrontement où interviennent notamment Russes, Britanniques et Ottomans. À la sortie du conflit, le pouvoir central est affaibli et ne contrôle qu’imparfaitement une partie du territoire.
C’est dans ce contexte qu’émerge Reza Khan, officier de la brigade cosaque persane. Après le coup d’État de 1921, il devient successivement ministre de la Guerre puis Premier ministre. En 1925, le Majles dépose le dernier souverain qadjar, Ahmad Shah. Reza Khan, fonde une nouvelle dynastie, celle des Pahlavi et est couronné sous le nom de Reza Shah en 1926. Le choix du nom Pahlavi est significatif, car il s’inscrit dans la volonté de l’ancien officier de rattacher le nouvel Iran à son passé préislamique, plutôt qu’à la dynastie qadjare qu’il venait de renverser.
Le nouveau souverain entreprend de transformer profondément le pays. Il renforce l’autorité de l’État central, développe l’administration, l’armée, l’enseignement et les infrastructures, encourage l’industrialisation et cherche à réduire le pouvoir des autorités tribales et religieuses. Cette modernisation s’accompagne cependant d’une concentration croissante du pouvoir entre ses mains et d’une répression de ses opposants.
Reza Shah cherche également à réduire la dépendance traditionnelle de son pays envers la Grande-Bretagne et l’Union soviétique. Dans cette politique d’équilibre, l’Allemagne occupe progressivement une place importante. Elle apparaît comme une puissance européenne susceptible d’apporter à l’Iran les ingénieurs, les techniciens et les équipements nécessaires à sa modernisation, sans posséder dans le pays le lourd héritage des Russes et des Britanniques. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne est ainsi devenue l’un des principaux partenaires commerciaux de l’Iran.
En 1935, à la demande du gouvernement de Reza Shah, les chancelleries étrangères sont invitées à employer officiellement le nom Iran, déjà utilisé depuis des siècles par les Iraniens eux-mêmes, plutôt que celui de Perse traditionnellement employé en Occident.
La Seconde Guerre mondiale met brutalement fin au règne de Reza Shah. L’Iran proclame sa neutralité, mais ses relations économiques avec l’Allemagne et la présence de nombreux ressortissants allemands inquiètent Londres et Moscou. Après l’invasion de l’Union soviétique par l’Allemagne en juin 1941, l’Iran acquiert une importance stratégique majeure pour l’acheminement de l’aide alliée vers l’URSS. En août 1941, les forces britanniques et soviétiques envahissent le pays. Reza Shah est contraint d’abdiquer le mois suivant en faveur de son fils, Mohammad Reza Pahlavi.
Une absence aussi longue n’était pas exceptionnelle parmi les enfants de familles aisées ou des élites, qui voyaient dans une formation en Europe un moyen de les préparer aux nouvelles professions et aux responsabilités d’un Iran en voie de modernisation. La France, la Russie, l’Allemagne et Beyrouth étaient les destinations les plus prisées. Il n’était pas rare qu’à leur retour, ces enfants devaient perfectionner leur propre langue.
À peine rentré en Iran, Fereydoun se mit à l’écriture de la thèse qui allait lui permettre d’obtenir l’équivalence de son diplôme et d’enseigner. Certaines sources iraniennes lui attribuent alors un travail universitaire consacré à L’importance de la dentisterie et de la santé bucco-dentaire dans l’armée moderne, qui aurait été présenté à l’Université de Téhéran. Faute d’avoir retrouvé le document original, la nature exacte de ce travail reste toutefois à préciser. En tout cas, le sujet, très spécialisé, s’inscrivait bien dans les préoccupations de l’Iran de Reza Shah qui accordait une place essentielle à l’armée et à sa modernisation.
Les années qui suivirent montrent que Fereydoun ne tarda pas à se faire une place dans le petit monde de la dentisterie iranienne. On pourrait même dire que la promotion de Fereydoun fut très rapide. Il fut appelé à diriger le service dentaire de l’Amir A’Lam Hospital de Téhéran où ses responsabilités associaient pratique clinique et formation d’étudiants. Au-delà de ses capacités professionnelles, ses collègues soulignaient l’extrême élégance du « patron » qui arborait volontiers un nœud papillon[23].
Fereydoun ne se contenta cependant pas d’enseigner et de pratiquer son art. Il participa activement à l’organisation de la profession dentaire iranienne. En 1950, il figurait parmi les fondateurs du Kanun-e Dandanpezeshkan-e Iran, l’Association des dentistes d’Iran, dont la présidence lui fut confiée. Il défendit notamment la reconnaissance d’une profession exercée par des praticiens ayant reçu une véritable formation universitaire. Les sources consacrées à l’histoire de la dentisterie iranienne soulignent également son souci de rapprocher les différentes composantes de la profession plutôt que de les mettre en concurrence.
Son rôle national apparut plus nettement encore en 1963. Lorsque la Société dentaire d’Iran se structura, Fereydoun Farzine entra dans son conseil d’administration et participa activement à l’organisation de son premier congrès, qui se tint à Téhéran du 22 au 28 septembre. La Société venait par ailleurs d’être admise au sein de la Fédération dentaire internationale.
En 1965, Fereydoun rejoignit la nouvelle faculté de médecine de l’Université de Mashad appelée à devenir la deuxième du pays à délivrer un diplôme universitaire de chirurgie dentaire. Fereydoun y retrouva une vieille connaissance : le Dr Badri Teymourtash, qu’il avait connue quelque trente ans auparavant durant leurs études à l’École dentaire d’Etterbeek. Badri joua elle aussi un rôle déterminant dans l’enseignement dentaire. Une étude scientifique publiée en 2025 dans les Archives of Iranian Medicine confirme qu’après le départ de Fereydoun pour Téhéran, en 1967, elle lui succéda à la tête de la faculté, devenant ainsi la première femme à diriger une faculté de médecine dentaire en Iran.
Cette collaboration entre Fereydoun et Badri donne un relief particulier à leurs années bruxelloises : les deux jeunes étudiants persans qui avaient fréquenté la même école dentaire dans les années 1930 se retrouvèrent ainsi parmi les acteurs du développement de l’enseignement universitaire de la dentisterie dans leur pays.
En 1967, Fereydoun quitta Mashad pour rejoindre l’université Melli à Téhéran, devenue après la révolution, l’université Shahid Behesthi. Il y poursuivit son activité dans l’enseignement de la médecine dentaire jusque dans les années 1970. Certaines sources lui attribuent une fonction de doyen, assertion que nous n’avons pu vérifier.
Connue pour son immense fortune foncière, Esmat se consacra à des œuvres de bienfaisance notamment à Kashmar, où elle fit construire un centre de santé, la clinique Esmatyeh. C’est dans le prolongement de cette œuvre familiale qu’en 1942, Touran et Fereydoun y fondèrent la première pharmacie moderne de la région. Ses revenus et bénéfices étaient entièrement réinvestis dans la clinique. L’ensemble fonctionnait dans le cadre d’un waqf, fondation charitable destinée à assurer durablement le financement de l’œuvre. Celle-ci put ainsi offrir gratuitement des soins, notamment dentaires, aux personnes qui n’avaient pas les moyens de se les procurer.
Destin remarquable que celui de Freddy, ce jeune Persan formé à l’enseignement du Collège Cardinal Mercier et aux valeurs du scoutisme. Diplômé en dentisterie en Belgique, puis enrichi d’une expérience à Berlin, il retourna dans son Iran natal où, par sa pratique et son enseignement, il contribua à la structuration et au développement de la médecine dentaire. Il compte incontestablement parmi les pionniers de la profession aux côtés notamment de sa parente, Badri Teymourtash, première femme dentiste en Iran.
Mais cette histoire demeure inachevée. Si les archives nous ont permis de reconstituer le parcours de Fereydoun Farzine depuis son arrivée en Europe jusqu’aux responsabilités importantes qu’il exerça dans son pays, elles deviennent ensuite silencieuses. Nous ignorons encore ce que Fereydoun et Touran sont devenus et où s’acheva leur parcours.
Peut-être de nouvelles empreintes permettront-elles un jour d’écrire les dernières pages de leur histoire.
[1] Le premier élève étranger fut le propre neveu du directeur, René Coning qui était de nationalité hollandaise. Il fit partie des quatre premiers élèves inscrits au Collège. Louise Joséphine Verbruggen avait en effet marié un citoyen batave, Jacques Coning, dont le fils n’acquit la nationalité belge que le 15 avril 1933.
[2] La graphie de son prénom est celle communément utilisée. Nous l’avons préféré à celle de Freydoun employée sur les documents de la Police des étrangers ou du Collège Cardinal Mercier. Quant à son patronyme, il s’écrit parfois sans le e final. Il est à noter que Farzine est parfois adopté comme prénom.
[3] Ses bulletins scolaires le désignent tous sous cette appellation.
[4] Loi votée en juin 1923 connue sous le terme de « Loi de l’état civil ».
[5] Police des étrangers, dossier n° 1.664.197 contenant 25 documents.
[6] La profession indiquée sur le formulaire d’inscription au Collège mentionne : « ministre de Perse à Berlin ».
[7] Fariborz Farzaneh, Mémoires d’un Iran perdu, Lyon, éditions Baudelaire, 2026 (tome 1 – L’Europe 1916-1932, 210p et tome 2 – De la Perse à l’Iran de Reza Chah 1932-1941, 331p).
[8] Djamchid, quatrième et plus grand des premiers chahs de l’humanité ; Fereydoun, descendant de Djamchid ; Manoutcher, arrière-petit-fils de Fereydoun.
[9] Dès son arrivée au pouvoir en 1926, Reza Chah encouragea l’envoi de centaines d’étudiants boursiers en Europe pour former une nouvelle élite technique et militaire moderne. Une loi votée en 1928 organisa un programme de bourses d’études à l’étranger. Entre 1928 et 1933, plus de 640 furent envoyés en Europe. L’arrivée de Fereydoun en Belgique, dès 1926, est donc antérieure à ce programme.
[10] Son dossier à la Police des étrangers n° 1.664.197 contient un document indiquant qu’en décembre 1932 que son père lui envoyait 1 600 francs par mois.
[11] Le 33 Tiergartenstraße était lié à la représentation diplomatique persane à Berlin ; un bâtiment destiné à la Persische Gesandtschaft fut édifié à cette adresse dans les années 1920.
[12] Notre famille, n°10, décembre 1934.
[13] Freddy Farzine apparaît à plusieurs reprises dans les articles consacrés par Xavier Cambron au Scoutisme au Collège Cardinal Mercier de Braine-l’Alleud, in Revue d’histoire religieuse du Brabant wallon, 2005, fascicule 3 (pp. 139-174) et 4 (pp. 195-219).
[14] Reza Shah craignait l’influence des idées de gauche ou des mouvements d’opposition. Les étudiants iraniens étaient interdits de manifestation en Belgique sous peine de voir leur bourse coupée et d’être rapatriés de force.
[15] Dossier de la Police des étrangers A 83703 au nom de Badri Teymourtache (selon la graphie européenne).
[16] Le « prince » Teymourtash fit différents voyages en Europe et en Belgique. La presse s’est fait l’écho d’une visite en 1928. Il arriva le 4 septembre à Bruxelles et fut reçu le jour même par le roi Albert Ier. Il visita également Anvers, Gand et Liège (Source : La Dernière Heure du 24 février 1933).
[17] Le Soir du 28 décembre 1932.
[18] Touran était la fille de Gholam-Reza Khan Chokati (autre graphie : Shokati) et d’Esmat-ol-Saltaneh, autre sœur d’Abdolhossein Teymourtash.
[19] Fondé peu avant la Première Guerre mondiale, l’Institut De Decker était un établissement huppé d’enseignement pour jeunes filles de diplomates. Il était placé sous le patronage de Mgr Micara, nonce apostolique.
[20] À l’époque, le retour prenait environ une semaine. Il fallait traverser la Pologne, une partie de la Russie soviétique, l’Ukraine, traverser le Caucase pour aboutir à Bakou d’où un bateau vous conduisait à Bandar-Pahlavi (Bandar-e-Anzali) sur la mer Caspienne.
[21] En 1939, la communauté iranienne en Allemagne s’élevait à 1 000 personnes ; elle tomba à 190 en 1943 (source Ashgar Schirazi, The persian community in Germany, in Encyclopedia Iranica, December 2001, vol. X, pp. 572-574).
[22] En 1935, Reza Shah notifia aux chancelleries étrangères que le nom de son pays était désormais Iran et non plus Perse comme ils avaient pris l’habitude de l’appeler faisant référence à l’antiquité. Pour les Iraniens, cela ne changeait rien puisqu’ils utilisaient déjà ce vocable qui signifie « pays des Aryens ».
[23] Une référence est faite dans le livre de Fariborz Farzaneh, tome 1, op.cit., au sujet des étudiants iraniens ayant étudié à l’étranger qui de retour dans leur pays avaient pris l’habitude de mettre une cravate et un faux col, ce qui créa dans la langue persane un nouveau mot qui est toujours utilisé : « focoli ». Le focoli est l’homme occidentalisé qui portait un faux col et une cravate ou un nœud papillon {…} Le mot focoli était un peu péjoratif aussi et était attribué aux gens qui mettaient de l’ostentation dans leur occidentalisme.
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