Le site de Sainte-Barbe occupe un promontoire qui surplombe la charmante ville de Saint-Jean-de-Luz et sa magnifique baie. C’est un lieu de villégiature que j’apprécie particulièrement, à l’image de mon illustre compatriote Firmin Van Brée. Son nom est bien connu dans la cité basque, qui l’honora du titre de citoyen d’honneur, alors qu’en Belgique, il végète au rayon des archives. On raconte que c’est en survolant la Côte basque lors de ses voyages au Congo qu’il se prit de passion pour Saint-Jean-de-Luz. Le Congo : le mot est prononcé. C’est en effet dans la colonie qu’il démontra toute l’étendue de son extraordinaire talent.

Firmin Josse Félix Van Brée[1] naquit à Anderlecht le 28 mai 1880. Son père, Félix, négociant en briques, mourut en septembre de la même année, laissant une veuve et deux enfants. Sa mère, Clémentine Dedoncker (1853 – 1896) était originaire de Kester dans le Brabant flamand. Elle se remaria en 1883.
On connait très peu de choses de l’enfance de Firmin. Il était manifestement doué pour les études puisqu’en 1903, il obtint le diplôme d’ingénieur en constructions civiles de l’Université catholique de Louvain. Cette université allait d’ailleurs occuper une place importante dans sa vie puisque, bien des années plus tard, en août 1948, elle lui conféra le titre de docteur honoris causa. Était-il boursier, compte tenu de son milieu familial ou ses études furent-elles financées par un bienfaiteur ? Nous ne le savons pas. Toujours est-il qu’il compléta sa formation par une licence en sciences commerciales et consulaires.
Doté d’une excellente formation académique, Firmin avait également le goût de l’aventure et des voyages. Il se sentait l’âme d’un pionnier. À l’époque, tous ces attributs trouvaient un débouché naturel dans la colonie. Il fut donc engagé comme ingénieur par la Compagnie du chemin de fer du Congo. C’est sur cette voie dont l’exploitation était hérissée de difficultés qu’il fit un apprentissage harassant[2], mais ô combien formateur ! Ses qualités et son dynamisme furent remarqués par Jean Jadot, futur gouverneur de la Société Générale de Belgique, qui l’engagea comme secrétaire technique pour le Congo. Sa route était désormais tracée dans le sillage de ce grand patron.
Sa première grande mission s’inscrivit dans le cadre de la Forminière, créée en 1906. L’objet de cette société était très vaste, mais le secteur minier y occupait une place prépondérante. Ses droits de recherches couvraient un tiers du territoire de la colonie. Van Brée fut chargé d’organiser les prospections et, après plusieurs années de recherches, les premiers diamants furent découverts au Kasaï. L’exploitation pouvait commencer et les premières « pierres » arrivèrent à Anvers à la fin de 1913.
La Première Guerre mondiale interrompit momentanément cet élan, mais une autre tâche attendait Van Brée, dans laquelle ses talents d’organisateur firent également merveille. Le futur président américain Herbert Hoover (1874-1964) avait constitué à Londres la Commission for Relief in Belgium chargée de ravitailler le pays occupé. En Belgique, le Comité national de Secours et d’Alimentation pour la Belgique et le Nord de la France présidé par Émile Francqui, organisa la distribution de cette aide à la population. Firmin Van Brée y joua un rôle essentiel au point d’en devenir l’une des chevilles ouvrières. Ce comité apporta son soutien aux populations éprouvées pendant toute la durée de la guerre. Lorsque Herbert Hoover vint en Belgique en avril 1946, la presse présenta Van Brée comme un ancien collaborateur de l’Américain durant le conflit 1914-1918. Les liens noués à cette époque avaient perduré et Hoover resta son ami, lui rendant même visite au Pays basque.
L’ascension de Firmin Van Brée fut continue et spectaculaire, particulièrement après sa nomination, en 1923, au Conseil de direction de la Société Générale de Belgique, véritable « État dans l’État ». Il devint une figure éminente du capitalisme belge dont une part considérable reposait alors sur la colonie.
La liste des sociétés dans lesquelles il exerça un mandat donne la mesure de cette influence. Nous nous contenterons d’en citer les principales : la Forminiaire (Société internationale forestière et minière du Congo), longtemps au premier plan de la production de diamants, dont il fut successivement secrétaire, directeur, administrateur et président ; la BCK (Compagnie du chemin de fer du Bas-Congo au Katanga) ; l’Union Minière du Haut-Katanga où il exerça les fonctions d’administrateur puis de président du conseil d’administration ; la Cotongo, dont il fut administrateur puis président ; la Companhia de Diamantes de Angola ; la Société minière du Beceka ; la Société Générale Métallurgique d’Hoboken, la Sogefor, la Société d’élevage et de culture, la Compagnie foncière du Katanga, les Minoteries du Katanga, la Compagnie du Congo pour le Commerce et l’Industrie, et d’autres encore.
À partir de 1937, il prit la présidence du Comité intérieur colonial, organe stratégique qui centralisait la gestion de toutes les filiales coloniales de la Société Générale de Belgique.
Il joua également un rôle majeur au sein de la Sabena dont il fut d’abord l’un des administrateurs influents dans les années 1930, avant d’en devenir le président. Alors que la société cherchait à étendre son réseau à travers l’Europe, Firmin Van Brée défendait au contraire que la Sabena devait concentrer ses efforts sur la liaison Bruxelles-Léopoldville et sur le développement du réseau intérieur africain. Devenu président de la compagnie de 1945 à 1949, il finit par remettre sa démission pour protester contre ce qu’il considérait comme une ingérence de l’État, défendant une fois de plus l’indépendance de la gestion privée.
Cette pléthore de mandats lui valut de figurer en 1934 parmi les fameux « 137 » du magazine belge Plan[3]. Il s’agissait d’une sorte de palmarès des 137 plus gros capitalistes {…} disposant, grâce au rôle éminent qu’ils jouent dans les affaires, d’une influence sociale démesurée, souvent plus forte que le pouvoir politique lui-même.
Présenté comme le spécialiste pour le compte de la Société Générale, des conseils d’administration de sociétés coloniales, le magazine décompte 33 mandats. Le portrait est d’ailleurs plutôt flatteur sous la plume d’un journal de gauche : sa compétence est universelle en matière coloniale. Qu’il s’agisse de mines de diamants, d’or ou de cuivre, de plantations ou de chemins de fer, de minoteries ou de sociétés forestières, M. Van Brée trouve le climat tropical à sa mesure, quels que soient les problèmes techniques, financiers, sociaux ou économiques qui se posent[4]. Le magazine poussait l’analyse plus loin encore, estimant que ses différentes fonctions lui permettaient de régner sur 5,710 milliards de francs et lui avaient rapporté en 1933, quelque 349 000 francs de tantièmes. On estime qu’au sommet de sa carrière, Firmin Van Brée siégeait dans une soixantaine de conseils d’administration — et pas seulement dans des sociétés commerciales.
Ce célibataire endurci consacra avec le même enthousiasme une partie de son énergie à la création ou au développement d’institutions à caractère scientifique ou humanitaire. Il devint notamment administrateur de l’Université de Louvain, de l’Institut de recherche sur le cancer, de la Fondation Universitaire, de la Fondation Père Damien pour la lutte contre la lèpre, de l’Institut de médecine tropicale et de la Fondation Hoover pour le développement de l’Université de Louvain.
E. Van der Straeten décrit admirablement bien la personnalité de Firmin Van Brée et cette sorte de fascination mêlée de respect qu’il exerçait sur son entourage par sa haute taille, sa barbe légendaire, la pénétration de son regard {…} les éclairs de son imagination {…} la cordialité de son accueil, l’originalité de ses conceptions et une certaine fantaisie dans la manière de les exprimer[5].
La colonie ne fut pas oubliée dans ses activités philanthropiques. Il fut à l’origine de la construction de dispensaires et d’hôpitaux et contribua à l’amélioration de l’alimentation des populations indigènes par le développement de l’élevage et de la pisciculture[6]. Il accorda également une grande importance à l’enseignement, encourageant la création d’écoles au sein des sociétés dont il était administrateur, mais aussi dans les missions religieuses. Avec d’autres mécènes, il fut un des promoteurs de Lovanium, première université au Congo belge, fondée en 1954.
On pourrait penser que la Côte basque ne fut pour lui qu’un simple refuge après une vie professionnelle intense. Il n’en fut rien. Van Bree connaissait déjà Saint-Jean-de-Luz depuis la fin des années 1920, et selon le récit qui s’est transmis, en avait découvert la beauté depuis le hublot de l’avion qui le conduisait vers l’Afrique. Son attachement à la cité luzienne s’enracina progressivement. Mais Sainte-Barbe semble aussi avoir représenté pour lui un nouvel espace d’action où son goût de l’initiative, son sens de l’organisation et son pouvoir de persuasion pouvaient encore s’exprimer.
En 1930, il subsistait sur la colline sauvage de Sainte-Barbe des terrains provenant de l’ancien Golf des Anglais aménagé sur le rocher Dauria, face à l’océan. Ce parcours de neuf trous avait été créé par des passionnés britanniques. Le club périclita au moment de la Première Guerre mondiale, notamment en raison de la mobilisation d’une grande partie de sa clientèle anglaise. Après le conflit, il ne put retrouver son essor, la superficie ne lui permettant pas son extension à dix-huit trous.
Firmin Van Bree réussit à acquérir une partie de ces terrains et y fit construire, à partir de 1931, trois magnifiques villas, qui font encore aujourd’hui partie du patrimoine de la cité luzienne : San Fermin, Santa Barbara et Los Escudos. Cette dernière, la plus vaste, ne fut édifiée qu’à partir de 1953, à une époque où il avait abandonné la majeure partie de ses mandats. Pour réaliser ces demeures, Firmin se tourna vers le célèbre architecte d’origine russe, André Pavlovsky[7].

Au cours d’un voyage aux États-Unis, il avait découvert les motor hotels, déjà très répandus là-bas. Séduit par le concept, il voulut tenter l’expérience en Europe : toujours à Sainte-Barbe, toujours avec son ami André Pavlovsky. Terminés en juillet 1954, ces motels étaient aménagés pour recevoir une clientèle aisée et cosmopolite que ne pouvaient plus accueillir les hôtels du Golf et d’Angleterre, transformés en appartement[8].
Firmin Van Brée s’était vraiment pris de passion pour Saint-Jean-de-Luz qui le lui rendit bien. La ville comprit très vite que la notoriété de cet homme et son implication dans son développement constituaient un atout indéniable pour la cité. Pour l’en remercier, elle le nomma citoyen d’honneur. Parmi tous les titres et distinctions reçus au cours de sa longue carrière, celui-ci dut lui être particulièrement cher.
Mais il lui restait une dernière œuvre à accomplir. Pour lui-même, bien sûr, mais aussi pour la ville qu’il aimait tant.
Firmin Van Brée vouait une dévotion particulière à Saint-Firmin[9] qui fut, selon la tradition, évêque de Pamplune puis d’Amiens. À la fin des années 1950, sentant sa fin prochaine et désireux de reposer dans ce lieu auquel il était si attaché, il confia à son ami Pavlovsky, la construction d’une petite chapelle et d’une crypte. Celle-ci fut conçue comme une évocation miniature de la crypte d’Amiens où sont conservées des reliques de Saint-Firmin.

Tous les détails furent soigneusement imaginés. La porte donnant accès à la crypte, en bois exotique de Wengé, cloutée et ornée de bois provenant du Katanga, constitue un hommage à toutes ces années passées au Congo. La chapelle supérieure est illuminée par deux remarquables verrières issues des ateliers du maître verrier Francis Chigot. Mais la pièce la plus étonnante est sans doute la fresque d’azuléjos réalisée par la célèbre entreprise Fabricá Sant’Ana de Lisbonne, inspirée d’un haut-relief d’Amiens. Aux figures originales ont été substitués le portrait de Firmin Van Brée et ceux de plusieurs de ses amis belges, congolais et luziens, réunis symboliquement à ses côtés.

Excentrique pour les uns, originale pour d’autres, cette crypte reflète parfaitement le personnage dans ses entreprises, ses passions, ses excès (parfois), mais aussi sa grande générosité. Il mourut dans sa maison de Sainte-Barbe, le 26 mars 1960, soit quelques mois après son anoblissement par le roi Baudouin[10] et trois mois avant l’indépendance de ce Congo auquel il avait consacré une si grande partie de son existence. Après avoir assuré leurs avenirs à tous ceux qui avaient travaillé pour lui[11], il légua sa fortune à la Fondation pour le développement de Louvain, qu’il avait présidée.
Le parcours du Chevalier Firmin Van Brée ne saurait se réduire à une appréciation univoque. Il fut à la fois un homme de son temps et un homme dont l’action continue de nous interroger. Il participa à un système colonial qui permit l’accumulation de fortunes considérables et dont les effets ne peuvent être réduits à l’image d’une œuvre civilisatrice. Mais il serait tout aussi réducteur de ne voir en lui que le représentant du capitalisme colonial. Son mécénat fut réel, généreux et durable. Il consacra une part importante de sa fortune à la recherche, à l’enseignement, à la médecine. À Louvain comme à Saint-Jean-de-Luz, il voulut laisser derrière lui autre chose qu’un patrimoine foncier ou financier.
C’est peut-être dans cette tension que réside l’intérêt de son parcours. Firmin Van Brée ne fut ni un héros qu’il faudrait célébrer sans réserve ni une figure qu’il suffirait de condamner au nom de notre présent. Il fut un acteur puissant d’un monde aujourd’hui disparu, un homme dont la réussite doit être replacée dans les structures coloniales qui l’ont rendue possible, mais aussi un mécène dont certaines réalisations continuent de produire leurs effets bien après sa mort.
La meilleure manière de lui rendre justice n’est donc peut-être ni l’oubli ni l’hommage sans réserve, mais la conservation attentive de son empreinte et la volonté de la regarder dans toute sa complexité.
[1] La graphie de son patronyme est celle qui apparaît dans son acte de naissance.
[2] E, Van der Straeten, « Biographie du Chevalier Van Brée », in Acad. Roy. Scienc. D’Outre-mer, Biographie belge d’Outre-mer, T. VII-A, 1973, col. 64-71.
[3] Plan fut publié entre 1934 et 1936. Il était une émanation du Parti Ouvrier Belge (P.O.B.) et propageait le « Plan du Travail » défendu Henri de Man.
[4] Plan, 15 juillet 1934, n° 17, p.3.
[5] E. Van der Straeten, Op.cit,.
[6] Il avait même créé une station piscicole à Linkebeek afin de promouvoir l’élevage du tilapia destiné aux milieux ruraux du Congo.
[7] André Pavlosky (1891 – 1961) fut l’un des architectes les plus inventifs du Pays basque. Son architecture mêle l’esthétique Art déco lignes Art déco à une réinterprétation très personnelle du vocabulaire traditionnel basque et hispanique. Il construisit plus d’une centaine de villas dans la région, dont celle appelée Lacostenia (1929) bâtie pour le célèbre champion de tennis René Lacoste. Il conçut également les deux phares modernistes, aux lignes épurées de Saint-Jean-de-Luz et de Ciboure.
[8] Pierrette Bruyères, « Le Chevalier Firmin Van Brée », in Berriak, magazine municipal de Saint-Jean-de-Luz, n° 21, avril 2001, p.21.
[9] Selon la tradition, saint Firmin serait né au IIIe siècle à Pampelune et aurait été martyrisé à Amiens. Il est le saint patron de cette ville et l’un de deux saints patrons de la Navarre. Les célèbres fêtes de San Fermin sont célébrées chaque année en son honneur à Pampelune.
[10] Il fut élevé à la noblesse avec le titre de chevalier.
[11] Témoignage de Bernard Gonze, petit-neveu de Firmin Van Brée, 17 novembre 2021, publié sur le site 6bisrue deMessine.
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