
Dans Une ascension[1], Stefan Hertmans part d’une découverte troublante. Pendant près de vingt ans, il a vecu dans une vieille maison du quartier du Patershol, à Gand, sans connaître véritablement l’histoire de ceux qui l’avaient habitée avant lui. Bien des années plus tard, un livre lui révèle que cette demeure avait été celle de Willem Verhulst, nationaliste flamand engagé dans la collaboration avec l’occupant allemand durant la seconde guerre mondiale.
Cette révélation donne naissance à une enquête où se mêlent archives, témoignages, souvenirs et imagination littéraire. Hertmans ne cherche pas seulement à retracer l’itinéraire d’un collaborateur. Il s’intéresse également à une famille, à ses contradictions et à ses déchirements, notamment l’opposition entre Willem Verhulst et son épouse Mientje, profondément croyante et hostile au nazisme.
Mais le véritable personnage du livre est peut-être la maison elle-même. Lorsqu’il la découvre encore délabrée, Hertmans éprouve devant ses pièces abandonnées la force d’attraction d’une vie inconnue. Des décennies plus tard, lorsqu’il comprend ce qui s’est déroulé entre ces murs, le lieu familier se peuple soudain de présences dont il n’avait jamais soupçonné l’existence.
Hertmans résume alors admirablement son projet: je vais plutôt raconté celle d’une maison et de ses habitants.
C’est sans doute ce qui fait la force d’Une ascension. À partir d’un lieu et de traces laissées par ceux qui l’ont occupé, Stefan Hertmans fait resurgir des existences prises dans les boulversements de l’Histoire. La maison cesse d’être un simple décor: elle devient dépositaire d’une mémoire que le temps avait recouverte sans parvenir à l’effacer.
EXTRAIT:
En visitant la maison, je vis les moisissure et l’humidité, l’eau saumâtre dans les caves inondées, ici et là un vieux meuble vermoulu, mais aussi la haute cage d’escalier, la belle cheminée de marbre brun-rose dans la pièce à l’avant, le long couloir dallé de pierres noires luisantes des Ardennes, au pourtour de marbre de Carrare veiné de gris, les grandes pièces dans les étages avec leur planchers à larges lattes: la force d’attrction d’une vie inconnue.
{…} J’ai toujours eu un faible pour l’odeur d’humidité et de délabrement dans les vieilles maisons. Peut-être parce que né peu après la guerre, j’ai dû encore traverser, en tenant la main de ma mère, des habitations endommagées par les bombardements, et que l’odeur de pierre humide et de moisi est devenue pour moi celle de la célèbre madeleine de Proust. Quand on est enfant et qu’on n’a pas encore de souvenirs, même l’odeur de délabrement est une source de bonheur.
[1] Stefan Hertmans, Une ascension, Paris, éditions Gallimard collection Folio (n°7294), 2022, 550p.
Laisser un commentaire