(Cet article a été publié initialement dans la revue Belgica (n°7 février 2025) et reproduit avec leur autorisation).
On aurait tendance à oublier que durant près de quatre-vingts ans, la Belgique participa activement à la conquête et à l’exploitation de l’or noir. À défaut d’en receler sur son territoire, nos ingénieurs ne manquaient pas d’idées pour le débusquer dans des contrées lointaines où nous n’étions pas nécessairement attendus. L’Angola, colonie portugaise à l’époque, fait partie de ces régions.
C’est en février 1920 que la Compagnie financière belge des pétroles est constituée à l’instigation d’investisseurs et de banquiers anversois, dont les frères Carlier et le ministre d’État Aloys Van de Vyvere. La société dont l’adresse télégraphique était PetroFina entama son activité en Roumanie, pays dans lequel elle avait racheté à bon prix plusieurs entreprises locales détenues par des Allemands à la fin de la Première Guerre mondiale. Mais ces entreprises furent nationalisées à la suite du second conflit mondial. Petrofina fut accusé d’avoir collaboré avec les nazis en leur vendant du pétrole. Quelques-uns de ses dirigeants eurent maille à partie avec la justice et la société fut mise sous séquestre pour un an. Sous l’impulsion de son nouveau patron, Laurent Wolters, le groupe va se redéployer et de nombreux géologues et géophysiciens sont engagés afin de prospecter sous d’autres latitudes.
Jeune diplômé de l’École des mines de l’UCL, Jean-Pierre Amory (1925-2017) fut l’un d’entre eux. Celui qui termina sa carrière en qualité de président de PetroFina (1985 à 1990) arriva à Luanda un dimanche de février 1954 après un long vol entrecoupé de trois escales, dont une incontournable à Léopoldville. À cette époque, la population de la capitale angolaise était d’à peine 30 000 habitants. Un gros bourg par rapport aux 6,5 millions qui la peuplent aujourd’hui ! Une équipe de recherche de PetroFina était déjà sur place depuis deux ans. La filiale locale, Companhia de Combustiveis de Lobito (Purfina), avait obtenu en 1953, une concession d’exploration et de production pétrolières dans certaines zones de la Kwanza, principal fleuve angolais, et du Congo.

Nous savions donc où nous mettions les pieds me confia Jean-Pierre Amory en juin 2015. Il était connu que le pétrole se formait dans des bassins sédimentaires et nous savions que ceux d’Angola étaient prometteurs. Nous avons eu la chance de voir le pétrole jaillir assez rapidement, puisque, dès 1955, le gisement de « Galinda » est entré en production par le puits « Benfica 3 ». Cette découverte fit grand bruit dans la mesure où c’était la première production d’hydrocarbures en Afrique subsaharienne.
PetroFina entretenait d’excellentes relations avec le pouvoir colonial d’autant que dans ce domaine comme dans d’autres, le Portugal, pays rural, ne jouissait pas de la technologie lui permettant d’exploiter directement l’or noir. De plus, la société faisait vivre beaucoup de personnes. Grâce au système des « contratos », PetroFina bénéficiait d’une main-d’œuvre abondante. De 1928 à 1962, les Portugais recouraient à ce type de travail obligatoire.
PetroFina avait obtenu des autorités portugaises une licence d’exploration valable 10 ans sur une superficie de quelque 25 000 km2 qui passa par la suite à 56 000 km2. Le pétrole était naturellement produit « onshore », c’est-à-dire sur terre. À partir de 1966, les premières extractions « offshore » eurent lieu sous la conduite de Chevron. Aujourd’hui, 90% de la production de pétrole angolais (environ 1,2 million de barils/jour) provient de la mer. Ce mode d’exploitation eut des effets pervers durant la longue guerre civile qui frappa le pays. Elle permit en effet aux compagnies internationales (américaines et françaises) de poursuivre l’exploitation sans rencontrer de problèmes. Les revenus ont contribué à l’effort de guerre du MPLA (Movimento Popular de Libertação de Angola), le parti au pouvoir. Quant aux opposants, ils se « consolaient » avec les ressources, tout aussi importantes, du commerce des diamants !
Après avoir fait jaillir le pétrole, PetroFina décida de l’exploiter en construisant une raffinerie. Le défi était de taille, mais rien ne semblait arrêter les ingénieurs dans leur stratégie de développement, d’autant que les circonstances les ont aidés. La filiale italienne de PetroFina devait se séparer de sa raffinerie qui ne répondait plus aux normes locales. Ils ont saisi l’occasion. Elle fut entièrement démontée, transportée et installée à Luanda en un temps record. Et son développement a suivi l’augmentation de la production locale. Ainsi, lors de son lancement en 1958, elle produisait quelque 10 000 barils/jour. Quinze ans plus tard, sa capacité avait été portée à 40 000 barils/jour. À ce jour, la raffinerie de Luanda construite par nos ingénieurs belges demeure la seule en activité sur le territoire angolais dans l’attente des raffineries de Lobito et de Cabinda, en construction. . Près de septante ans après ![1]
L’indépendance de l’Angola fut proclamée le 11 novembre 1975 et tout de suite la guerre civile éclata. On peut imaginer les défis auxquels PetroFina dût faire face. C’est une période qu’a bien connu José Rebelo, un ingénieur portugais. La direction du groupe à Bruxelles considérait que nous étions mieux à même de prendre les décisions qui s’imposaient. Les risques étaient réels, mais nous ne nous sentions pas visés, car toutes les parties avaient besoin du pétrole. En même temps, quitter et interrompre l’exploitation comportaient un plus grand risque pour la société, celui de ne plus obtenir l’autorisation de recommencer par la suite. Par ailleurs, le gouvernement angolais nous devait beaucoup d’argent…
À cette époque, le groupe belge employait plus de 2.000 personnes, dont un nombre important de femmes, confrontées à des difficultés de ravitaillement doublées de problèmes de garde d’enfants. Nos ingénieurs belges trouvèrent la solution faisant preuve, une fois de plus, d’imagination. Un grand magasin fut construit sur le site de la raffinerie. Il était bien achalandé par des produits venant d’Europe que la société n’avait aucun mal à faire entrer dans le pays. Quant à la garde des enfants, il fut résolu par l’ouverture d’une crèche. Comme quoi, le fait de produire du pétrole, n’empêche pas d’avoir des idées !
Le groupe PetroFina, symbole du capitalisme belge, fut racheté par le français Total en janvier 1999. À ce moment, il pesait quelque 17 milliards d’euros en termes de chiffre d’affaires et occupait 14 500 personnes à travers le monde. Sa production annuelle de pétrole était de l’ordre de 50 millions de barils. Total hérita des activités angolaises qui sont devenues le fleuron du groupe grâce à des investissements importants et à l’utilisation de techniques de pointe dans l’extraction « offshore » du pétrole. En 2013, à l’occasion de la célébration des « 60 ans d’histoire commune », Total put se glorifier d’une longue présence dans le pays. La référence à PetroFina fut à peine mentionnée.
[1] La raffinerie de Cabinda a été inaugurée en septembre 2025 et mise en activité en mars 2026. Quant à celle de Lobito, la plus importante, sa mise en service est attendue pour la fin 2027.
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