Sigmaringen

À l’occasion du portrait d’Albert Debaty, j’ai relu le livre Sigmaringen de Pierre Assouline[1] et j’ai retrouvé tout ce qui fait le charme de cet écrivain-journaliste : une prose sobre qui éclaire un personnage ou un fait historique. Son talent réside dans une parfaite harmonie entre le récit d’un événement, servi par une érudition fabuleuse, et le souffle romanesque.

Sigmaringen en est une parfaite illustration. C’est dans cette ville du sud de l’Allemagne, située dans le land du Bade-Wurtemberg que se sont réfugiés à partir de septembre 1944 un bon millier de collaborateurs français. On y trouvait des officiels du régime de Vichy, des membres de la Milice ou encore des journalistes de Je suis partout .

La cité souabe est divisée en deux. Le château, celui des princes de Hohenzollern, domine la ville. Il fut réquisitionné par les nazis pour rassembler les officiels de Vichy, le maréchal Pétain et Pierre Laval en tête. Le lieu bénéficia du statut d’extraterritorialité et devint une enclave française. Quant aux collaborateurs, ils s’agglutinaient dans le bas de la ville, qui lui ne bénéficiait d’aucun statut spécial. On y retrouvait l’écrivain Louis-Ferdinand Céline qui y avait ouvert un cabinet médical bien utile durant l’hiver 1944, particulièrement froid. Il raconta les péripéties de ce séjour dans son livre D’un château l’autre.

La vie au château est très bien décrite par Pierre Assouline : les caprices des occupants, leur animosité et leur ressentiment. Le maréchal Pétain et son épouse étaient logés dans la partie supérieure du bâtiment. Ils étaient les seuls à pouvoir utiliser l’ascenseur, au grand dam de Laval, auquel le maréchal ne parlait plus.

Tous deux se considéraient comme des prisonniers ayant été emmenés contre leur gré, et refusaient de prendre la moindre décision. Les Allemands instaurèrent alors une Commission gouvernementale française pour la défense des intérêts nationaux. Elle siégea au château de Sigmaringen et fut dirigée par Fernand de Brinon assisté de plusieurs collaborateurs : Joseph Darnand (commissaire chargé de l’intérieur), Jean Luchaire (commissaire à l’information), Eugène Bridoux (commissaire aux prisonniers de guerre français), Marcel Déat (ministre du Travail). Le 23 avril 1945, la 1re division blindée française investit le lieu vidé de la plupart de ses « exilés ». Ils furent retrouvés plus tard, à l’exception de Bridoux et Déat qui moururent en exil.

Le narrateur imaginé par l’auteur est Julius Stein, le majordome du château. Placé au cœur de ce huis clos, il observe avec la discrétion propre à sa fonction, les intrigues et querelles de ces hommes politiques vaniteux. Homme de l’ombre, Stein est fait pour servir.

EXTRAIT

Un jour, nous avons recommancé à prendre des trains qui partent. La fidélité aux horaires n’est-elle pas un signe tangible de la renaissance d’un pays? Cela n’a l’air de rien mais le retour de l’excatitude a une certaine portée morale, après que nos grandes villes ont été dévastées par la guerre. Loué soit l’indicateur des chemins de fer.

{…} Les gens lèvent les yeux à notre passage, qui semblent une apparition {…} Je les observe me regardant, la fenêtre un peu sale et le surplomb du wagon opérant à la manière d’un filtre; des deux côtés de la vitre, nous sommes tous rendus tacitement solidaires les uns aux autres tant par notre infortune que par notre implication collective – certains parlent même de notre culpabilité. Nous n’avons pourtant pas eu exactement le même passé. Sigmaringen est à maints égards une anomalie: non seulement la ville et sa région sont demeurées une enclave prussienne au sein du Pays de Bade mais, au coeur de la cité, son château a lui-même vécu sous l’étrange statut d’extraterritorialité d’une enclave française. Un microclimat semble s’être développé au-dessus de ce petit monde, qui nous a préservés de bien des vicissitudes durant la dernière année de la guerre.

Sigmaringen a toujours su rester à l’abri des conflits, comme si l’ombre protectrice du château éparganit à la ville les malheurs deu temps. Elle nous a donné l’illusion que nous échappions à la tyrannie puis à la guerre. Eût-il voulu nous faire payer notre impunité que le Führer ne s’y serait pas pris autrement. Il a fallu que des Français s’y installent pour que ce petit coin d’Allemagne guère porté au nazisme le soit un peu plus.

À présent, je me laisse envelopper par ce passé pas encore passé, comme s’il était d’un pays éloigné et brumeux. Il faudrait élucider la travail du chemin de fer sur les souvenirs, mécanisme secret de la mémoire qui dépasse celui de la nostalgie.

Il y a quelque chose d’initiatique dans ce trajet. La remontée d’un fleuve à travers la jungle ne m’eût pas produit un autre effet. À cela près qu’à bord d’un train enfin lancé, on croit quitter un monde pour un autre; l’humanité se divise alors entre ceux qui partent et ceux qui restent.

En sortant de mon rêve éveillé, j’ai conscience d’avoir moi aussi chevauché sur le lac de Constance, tout près, et d’avoir frôlé le pire.

Que nous est-il arrivé?


[1] Pierre Assouline, Sigmaringen, Paris, éditions Gallimard collection Folio (n°6007), 2014, 352p.

Laisser un commentaire