Notre famille, la revue de l’Association des Anciens Élèves du Collège Cardinal Mercier (AECCM)[1] publia dans son numéro de décembre 1933 le portrait de l’abbé Verbruggen. Il est signé Jean Le Boulangé (1914 – 1984) qui, après ses études au Collège, entreprit avec succès des études de droit. Sa famille était originaire de Philippeville, où son père, Paul, était notaire.
Jean Le Boulangé était un membre actif de l’Association dont il devint le vice-président pour les internes. Il était également le secrétaire de rédaction de Notre famille. Il mit son goût pour l’écriture au service de l’hebdomadaire catholique Bloc[2], pour lequel il signait régulièrement une chronique intitulée Lettre à une provinciale de mes amies.

Nous reproduisons ci-après l’article le portrait que Jean Le Boulangé consacra au fondateur du collège.
QUELQUES PORTRAITS DE FAMILLE
M. l’abbé VERBRUGGEN
Directeur et fondateur du C.C.M.
Si je n’avais pas craint d’être un peu trop irrespectueux, j’aurais ajouté comme sous-titre les quelques mots ordinairement en tête des chroniques consacrées aux grands maître de médecine moderne : « Une belle figure de grand patron ».
Car, outre que cette courte phrase aurait révélé d’emblée à ceux qui les ignorent les attributions directoriales, en même temps que le physique de M. l’abbé Verbruggen, elle aurait pu faire connaître de suite à tous les profanes, les sentiments que les élèves du C.C.M. éprouvent vis-à-vis de leur directeur : sentiments identiques à ceux des internes ou des jeunes médecins pour leur « grand patron », sentiments d’admiration profonde et de respectueuse affection.
Et peut-être, pour ceux qui savent lire entre les lignes, cette petite phrase aurait-elle également livré les traits essentiels du caractère de M. l’abbé Verbruggen : son extrême loyauté, sa bonté profonde et son indomptable énergie.
Sa loyauté !… D’abord, elle vous déroute un peu, ensuite elle vous séduit et vous emballe complètement ; devant cet homme d’une seule pièce, droit et clair comme la lame d’une épée, et qui éprouve pour tout ce qui est louche, obscur, hypocrite, une haine qui va jusqu’au dégoût, il est impossible de mentir. Lorsque ses yeux se sont enfoncés jusqu’au fond des vôtres, semblant percer les recoins les plus cachés de l’âme, les mensonges se refusent obstinément à passer vos lèvres. Si vous lui mentez, ce sera en rougissant, en bafouillant, et si par hasard, il vous croit le plus « attrapé » ne sera pas lui ; le remords d’avoir trompé quelqu’un d’aussi simplement loyal et qui, jusqu’à preuve du contraire, veut voir dans tous ceux qui l’entourent des êtres francs et sincères comme lui, vous harcèlera sans cesse et vous n’aurez de tranquillité que vous n’ayez été avouer votre fourberie.
Et alors, Monsieur le Directeur pardonnera. Sa bonté est, en effet, inépuisable. Il est même stupéfiant qu’après l’avoir tant dépensée, il lui en reste toujours autant !… Une bonté simple et combien touchante qui transpire dans ses moindres actes et donne à son visage et à ses paroles ce charme si attirant. Quand il puni, on devine qu’il le fait à contre-cœur et que le juge souffre souvent plus du châtiment que le condamné !… Si sa franchise fait qu’on ne peut lui mentir, sa bonté empêche de lui désobéir : ses ordres ont toujours l’air des appels à un service, à une faveur qu’on ne peut lui refuser. D’ailleurs, tout le monde sait que lorsqu’il veut quelque chose, il y arrive coûte que coûte.
Comme Henri IV, on peut dire de lui : « C’est une main de fer sous un gant de velours ». Farouchement décidé, aucun obstacle ne l’arrête. Inlassable, sa volonté vainc toutes les difficultés. Il est des « hommes nés de la guerre », de ceux qui ont vu leur jeunesse ravagée par le plus effroyable des cataclysmes et qui, pendant quatre ans, dans la boue des tranchées, sur les champs de batailles, aux lépreuses hideurs, ont achevé l’éducation de leur volonté à rude école du sacrifice et de la souffrance. Nous les jeunes, nous sommes de la génération des faibles. Au contraire de nos aînés, notre jeunesse s’est amollie dans le luxe et le confort des années dorées d’après-guerre. Nous avons grandi au milieu de gens ivres de jouissances, gagnant de l’argent avec une rapidité stupéfiante, le dépensant plus vite encore, s’épuisant dans la recherche de plaisirs fades et vains.
À pareille école, on ne pouvait former qu’une génération de « mous ». Et c’est de cette génération que l’abbé Verbruggen a voulu faire une armée de forts ? En nous rappelant chaque jour du grand Cardinal Mercier, l’homme de volonté par excellence, et en mettant constamment sous nos yeux l’exemple vivant de sa propre conduite, notre cher directeur s’efforce de réaliser la grande tâche qu’il s’est fixée : donner à l’Église des chrétiens farouchement convaincus, au pays et à la société, des hommes d’énergie et d’action.
Jean Le Boulangé
[1] Notre famille fut publiée de 1931 à 1936 comme périodique autonome. Par la suite, et jusqu’en 1958, il devint une rubrique dans la Revue du Cardinal Mercier.
[2] Bloc fut publié d’octobre 1936 à octobre 1937. Plusieurs anciens élèves du Collège y participèrent à des degrés divers : Eugène Berlandina, Albert Debaty, Emmanuel d’Hoogvorst, Bernard Denoncin.
Pour en savoir plus sur l’abbé René Verbruggen:
Daniel Ribant, René Verbruggen le grand sympathique, Paris: éditions L’Harmattan, 2015, 147 p.
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