Histoire de l’Association des Anciens du Collège Cardinal Mercier (1ère partie)

Article écrit en collaboration avec Xavier Cambron, ancien directeur du Collège Cardinal Mercier (2006 – 2024) et président de l’AACCM depuis 2026.

La vie d’une association d’anciens élèves n’est jamais un long fleuve tranquille. À l’élan initial, nourri par la solidarité d’un groupe désireux de prolonger une expérience scolaire exaltante, succède souvent une phase de doute, de fragilisation, puis parfois de repli. Les causes en sont multiples : difficulté de mobilisation, tensions internes, contraintes de la vie professionnelle, éloignement géographique, voire disparition de certains membres… Ce qui surprend toutefois, c’est la capacité de résilience de ces organisations. Après chaque période d’effacement, plus ou moins longue, survient invariablement un renouveau. Le fil de l’histoire est repris là où il avait été laissé.  On est prêt pour un nouveau cycle. Mais l’environnement a évolué, et les instigateurs de ce « printemps » ne sont plus les mêmes. L’association n’est plus portée par des « jouvenceaux, », mais bien par des gens d’âge mûr, animés par le désir de poursuivre une aventure collective ou de renouer avec une part précieuse de leur passé. L’histoire de l’AACCM ne déroge pas à cette dynamique. 

Officiellement, notre association voit le jour en juillet 1930. Mais, comme souvent en matière institutionnelle, la date de naissance prête à discussion.  Ainsi, dans la Revue du Cardinal Mercier (RCM) de décembre 1927, il est déjà fait mention d’une Association des Anciens réunie à l’initiative de l’abbé Foerster. Un premier comité y est même constitué : Edgard Froidbise à la présidence, Arthur Coosemans au secrétariat, Charles Ten Brink à la trésorerie et Georges Van de Walle en qualité de commissaire. Cette équipe ne manque ni d’ambition ni d’enthousiasme puisqu’elle projette d’organiser une excursion chaque année afin de resserrer les liens, de créer un cercle d’études et de réunir les anciens à l’occasion de la fête du directeur. Quatre réunions annuelles sont même prévues.

Dans les faits, toutefois, nous n’avons trouvé trace que d’une réunion convoquée le 27 juillet 1930 à 15h30 au Collège, soit quelques jours après la promotion des vingt-quatre premiers rhétoriciens[1], le 5 juillet. À cette occasion, le président Froidbise constate l’absence de statuts, mais il est néanmoins décidé de fixer l’âge minimum d’adhésion à 16 ans, preuve qu’il n’est jamais trop tôt pour devenir « ancien élève » !

 L’effervescence de cette période est relatée dans le premier numéro de la revue, Notre Famille, sous la plume légère et volontiers ironique d’Eugène Berlandina, alias Berland. On peut notamment y lire : leur solidarité légendaire (les protestations sont sans fondements) les incite à se grouper sous le nom d’Anciens élèves du C.C.M. (le siècle est aux initiales). Un comité provisoire est élu (les Belges n’avaient plus connu cela depuis 1830) auquel sont confiées les destinées, très hautes, évidemment ! des vingt-quatre nouveaux « Anciens[2] ».

(Premier numero de Notre Famille – archives CCM)

Une nouvelle réunion du comité se tient le 15 octobre 1930 chez Alfred Vromant en présence du directeur du Collège, l’abbé Verbruggen. Il y est décidé de structurer l’association en groupes d’anciens répartis par centres universitaires (Louvain, Namur, Bruxelles, Malines et Bouckout), chacun doté d’un délégué. Une première assemblée générale tenue au Collège le 23 décembre de la même année entérine ces décisions et procède à la nomination des administrateurs pour un mandat de trois ans : Marcel Lips (président), Edgard Froidebise (vice-président), Pierre Verwilghen (secrétaire pour deux ans), Eugène Berlandina (secrétaire faisant fonction.), Arthur Vromant (trésorier pour deux ans), Charles Ten Brink et Albert Berlage (conseillers) et Joseph Lelièvre comme porte-drapeau.

Le rapport de l’exercice 1932-1933 offre un éclairage particulièrement révélateur sur les premières années de l’Association et surtout sur les écueils à éviter. Publié dans la Revue du Cardinal Mercier[3], et signé par Eugène Berlandina décidément très actif, ce texte adopte par moments un ton volontiers prédicatoire. Pour lui, l’Association devrait porter une attention accrue envers les membres isolés qui n’ont pas l’occasion de faire fructifier leurs talents (lisez leurs œuvres d’action catholique) et à ceux qui ne brûlent pas du feu sacré de l’apostolat… Le champ d’action des militants (sic) est constitué par la masse de ces anciens élèves et le travail d’entr’aide morale et matérielle s’accomplira dans nos réunions générales des sections. Ce message répondait à l’appel du directeur pour ceux qui n’ont pas eu l’entière conscience de leurs responsabilités.

À la fin de l’année 1933, l’assemblée générale appelle Eugène Berlandina à la fonction de président, Jean Le Boulangé en qualité de secrétaire, Jean Soete comme trésorier et Victor Mertens, Freddy Farzine, Albert Berlage en tant que conseillers. La direction de la revue est assurée par Jean Le Boulangé et Charles Séverin.

Grâce à Notre Famille, il est possible de retracer la vie de l’Association au cours des années suivantes. Un premier constat s’impose : après des débuts prometteurs – quatre numéros trimestriels la première année- le rythme de publication ralentit progressivement : trois numéros la seconde, puis deux, et enfin un seul. Les difficultés financières peuvent expliquer cette chute, malgré l’introduction de la publicité.  Il faut dire que la revue est imprimée à Louvain chez Nova et Veteray[4], maison prestigieuse dirigée par Émile Warny. À partir du numéro 10 (décembre 1934), l’impression est confiée à un imprimeur namurois, sans doute pour des raisons budgétaires. Ce dixième numéro est important dans la mesure où on se remet en question et on reconnaît ouvertement des hauts et des bas, des moments de prospérité et des heures de noire détresse. Après avoir rappelé l’impérieuse obligation de s’acquitter de sa cotisation, le rédacteur en chef invite les membres à formuler leurs critiques et autres suggestions à l’instar d’un Ancien s’étant fendu d’une épitre de 4 pages. Celui-ci déplore que ce sont toujours les mêmes z’huiles qui parlent et font insérer leur manière de voir et que l’on devrait ménager certains articles qui aient une véritable tenue littéraire[5].

Le message semble avoir été parfaitement reçu puisque dès les numéros suivants, le contenu évolue. Dans un éditorial, Jean Le Boulangé compare la maturation de la revue à celle d’un être humain passé en quatre années de l’enfance à l’âge adulte. Et d’ajouter que l’enfant blagueur et insouciant est devenu un jeune homme philosophe et raisonneur qui adore prendre des airs sérieux et importants…sans perdre complètement le fond « Zwanzeur » qui fit sa popularité. En un grand mot, la revue se veut plus intellectuelle[6]. La mise en pratique est immédiate puisque le même numéro offre une vue synthétique des différents mouvements de la jeunesse catholique avec notamment un chapitre consacré aux jeunes et la politique où on peut y lire un article de José Streel, alors rédacteur en chef de Rex.

En février 1936, un séisme ébranle le Collège Cardinal Mercier, son directeur-fondateur quitte ses fonctions. Très vite, Notre famille publie un numéro spécial de trente pages en hommage à l’abbé Verbruggen. Rédigé dans l’émotion, il traduit l’atmosphère qui régnait au Collège en cette période. Dans un éditorial volontiers lyrique, la rédaction exprime parfaitement le chagrin de ces Anciens : notre passé encore tout frais, nos années d’adolescence, notre vie de collégien avec ses joies et ses tristesses, notre formation avec ses reculs et ses progrès tout cela s’était en quelque sorte matérialisé, concrétisé dans la personne de Monsieur le Directeur… Ils y réaffirment, surtout ceux ayant connu d’autres écoles, l’incontestable supériorité de ses méthodes pédagogiques et de la puissance formatrice de l’esprit du Collège Cardinal Mercier…nous autres, les Anciens, nous nous sommes contentés de dire notre reconnaissance, notre affection et la fierté qui nous reste d’avoir été formés par lui[7].

Ce départ – contraint – marque la fin d’une époque et laisse les Anciens déboussolés tant la figure de l’abbé Verbruggen dépassait celle du simple éducateur. Il faisait vraiment partie de leur « famille ».  La même année, le périodique de l’Association cesse de paraître comme publication indépendante. Il est désormais intégré sous forme de rubrique dans la Revue du Cardinal Mercier et se maintiendra comme telle jusqu’en 1958.

Le dimanche 18 décembre 1938 se tient une réunion importante afin de procéder à la reconstitution de l’Association. À cette occasion, sont convoqués, sans exclusion, les délégués des neuf rhétoriques et des deux cinquièmes commerciales sorties de l’école depuis 1930. Pour la première fois, un projet de statut est adopté et un conseil d’administration désigné : Eugène Berlandina (président) ; abbé Goffaerts (aumônier) ; Albert Defrance et Jean Le Boulengé (vice-présidents) ; André Folon (secrétaire) ; Victor Mertens (trésorier) ; Emmanuel Ransquin, Maurice Van Vyve, Léon Folie, Jacaques Lannoye, Ernest Castiaux, Jacques Dupire et Albert Soete (conseillers).

Sous le titre prometteur de Prémices d’un renouveau, la Revue du Cardinal Mercier relate en détail l’assemblée générale du 18 mai 1939, la première, de l’A.A.E.C.C.Mqui coïncide avec le XVe anniversaire du Collège [8]. Après la célébration de la messe par l’abbé Alexandre Deschamps, les participants se dirigent vers l’Hôtellerie. Le début de la séance est toutefois marqué par un incident :  le Père Joseph Convent interrompt vivement le discours du président et tente de rallier à lui d’autres opposants. On n’en connaît pas les raisons. Le reste de la réunion se passe d’une manière plus consensuelle. Le projet de statut et la composition du conseil d’administration sont approuvés. Etienne van Wassenhove est ajouté dans le comité comme huitième conseiller. L’Association compte alors deux-cent-cinquante membres affiliés[9]. Il est également annoncé que l’abbé Verbruggen a accepté le titre de président d’honneur.

La journée était loin d’être terminée puisqu’un banquet attendait tout ce beau monde au pied du Lion, « chez Héraly ». On savait recevoir à cette époque ! Personne ne mourut de faim, peut-on lire sous la plume de Polycarpe X, le chroniqueur de ces agapes[10]. Avant la dispersion des convives, le directeur Joseph Hanon prit la parole et dit notamment : nous remercions les bienfaiteurs du Collège, mais aussi ses détracteurs, car il en a eu, comme toute œuvre bénie de Dieu. L’opposition à une grande idée oblige son auteur à la préciser et à s’en détacher. Les détracteurs du Collège ont aidé M. l’abbé Verbruggen à réaliser la pensée claire et généreuse du cardinal Mercier[11].

Ce banquet sera le dernier avant les bouleversements de la guerre. Durant le conflit, trois assemblées générales se tiendront encore. La Revue du Cardinal Mercier continuera, quant à elles, à donner des nouvelles des anciens. Dans son « tableau d’honneur » figuraient les noms de nonante-trois d’entre eux (AE) « sous l’habit du Roi ».

(À suivre)


[1] La première promotion de 1930 se compose de Berlandina Eugène, Baels Herman, Boels Joseph, Bouhon Louis, Convent Joseph, Convent Ludovic, Debaty Albert, Declairfayt Raymond, de Decker Jean, Dehon Marcel, Folon André, Ghys Léon, Gripekoven Henry, Kaiser Frantz, Lelièvre Joseph, Lips Marcel, Marchand Werner, Meeus Charles, Minne Joseph, Pigeolet Gaston, Soete Jean, Verwilgen Jacques, Vromant Alfred et Werner François.

[2] Notre Famille, n°1, mars 1931, p.4.

[3] RCM, juin 1933, p. 20.

[4] Maison d’édition et imprimerie, liée à l’Université de Louvain et l’Institut Supérieur de Philosophie et créée en vue de concilier la tradition (vetera) et la modernité (Nova). Très active durant la première moitié du XXe siècle. Emile Warny était un proche du cardinal Mercier qui lui confia l’impression de la plupart de ses œuvres philosophiques et pastorales.

[5] Notre Famile, n°10, décembre 1934, pp. 7-9.

[6] Notre Famille, deuxième série n°3 et 4, novembre 1935, p.4.

[7] Notre Famille, p. 5-6.

[8] RCM, juin 1939, pp. 160-165.

[9] Échos hétéroclites, in RCM, op.cit., pp. 168-169.

[10] RCM, op.cit., pp. 163-164.

[11] RCM, op.cit., p. 165.

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